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Voyage
intérieur à l’américaine
Un
Américain en balade est un projet un peu à
part dans l’œuvre de Craig Thompson, qui s’empresse
d’avertir le lecteur : ceci n’est pas « le
dernier Craig Thompson ». Contrairement à Blankets,
cet ouvrage (dont le titre original, en français, est Carnet
de Voyage) n’obéit pas à une structure
narrative soigneusement réfléchie mais tient plutôt
du reportage sur le terrain, un journal des errances d’un
« simple paysan du Wisconsin », de Paris au
Maroc en passant par l’Espagne, qui rassemble croquis, portraits
et mises en scènes illustrées de son expérience
intime. Inspiré d’une tendance de la BD indépendante
française (notamment de Sfar ou Trondheim à l’Association),
le médium choisi, le carnet de voyage, n’est pas si
éloigné du récit autobiographique qu’était
Blankets : cette fois encore, la frontière
entre narrateur et personnage s’estompe, l’acteur impliqué
est aussi metteur en scène détaché, présent
et absent des scènes qu’il dépeint.
Sujet à cette mélancolie du touriste qui hésite
à jouir de plaisirs exotiques parce qu’il flaire l’artifice,
le jeune Américain cherche, en vain souvent, une authenticité
dans la rencontre, et se retrouve d’autant plus confronté
à l’aliénation, au manque, au mal du pays, à
l’incapacité de saisir pleinement l’instant.
D’émerveillements en déceptions, le quotidien
des pérégrinations laisse place au véritable
voyage, intérieur celui-là.
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C’est
peut-être son séjour en solitaire au Maroc qui
fait l’objet des réflexions les plus pertinentes
: « Dessiner dans les rues n’est pas une très
bonne idée. J’ai l’impression que dessiner
des femmes est interdit, les hommes refusent quand je leur
demande et les enfants acceptent… pour de l’argent.
Ce serait tellement plus facile de tricher avec un appareil
photo numérique. » Dans les rues agitées
de Marrakech et Essaouira, le bédéiste s’improvise
peu à peu portraitiste professionnel contre un jus
de fruits, un repas, un échange quelconque : «J’ai
pondu des portraits jusqu’à ce que ma main soit
engourdie et je craignais une rechute de tendinite paralysante.
Une modeste tentative de ma part pour compenser la réputation
que Bush a faite à l’Amérique.»
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Vieux restes
d’une éducation fondamentaliste du Midwest aggravée
par un tempérament de névrosé, Craig Thompson
traîne dans ses bagages un lourd sentiment de culpabilité
et menace constamment de s’adonner à la flagellation
: «Je suis un mauvais voyageur, qui ne cherche que paix
et confort –et peut-être une compagnie… »
ou «Tu es juste un pleurnicheur égocentrique et
oublieux de la vraie souffrance qui t’entoure.»
Il use et abuse du personnage qu’il se crée, hypocondriaque
en proie à tous les maux, diarrhée du voyageur, chamélite
intestinale, arthrite rhumatoïde, claustrophobie, insomnie,
paranoïa…
C’est cette capacité à porter un regard sans
concession sur lui-même qui caractérise l’expression
de Thompson, une sincérité qui va à l’encontre
d’un cynisme à la mode. Laisser-aller touchant, agaçant
peut-être à la longue, mais qui fait montre d’une
sensibilité et d’une attention constante à ce
qui l’entoure, jusque dans l’anecdotique, en témoigne
sa prédilection pour les étals de marché, les
arbres, les chats, les motifs d’une mosaïque, les détails
architecturaux. Ainsi son geste vigoureux, au graphisme proche de
la calligraphie par endroits, saisit de beaux instantanés
dont la capacité d’évocation se révèle
souvent beaucoup plus efficace que les commentaires qui l’agrémentent.
Ce carnet de voyage reste une promenade agréable dans le
monde de Craig Thompson, une petite mise en jambe avant le prochain
album qui devrait sortir en 2007, Habibi,
annoncé comme une sorte de conte de Mille et Une Nuits.
Frédérique
Freund
(avril 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

du même
auteur : Blankets - Manteau de neige
(Casterman, 2004)
http://www.dootdootgarden.com
http://www.casterman.com
http://www.topshelfcomix.com/creators.php?artist=1
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