Chris Potter
Underground

Emarcy 983 515-5 - Universal Music France - 2006



1/ Next Best Western (Chris Potter) 2/ Morning Bell (Radiohead) 3/ Nudnik (Chris Potter) 4/ Lotus Blossom (Billy Strayhorn) 5/ Big Top (Chris Potter) 6/ The Wheel (Chris Potter) 7/ Celestial Nomad (Chris Potter) 8/ Underground (Chris Potter) 9/ Yesterday (Lennon-McCartney)
enregistré en studio à Brooklyn en 2005

Formation :
Chris Potter : saxophone ténor ; Wayne Krantz : guitare ; Craig Taborn : fender rhodes ; Nate Smith : batterie et Adam Rodgers : guitare additionnelle sur The wheel et Yesterday

 

Le disque s'ouvre sur Next Best Western. Sous la frappe sans failles de la batterie de Nate Smith et les saturations de la guitare de Wayne Krantz, le saxophoniste dessine des volutes agiles. Le ton est donné cet album se veut nettement plus "rock'n'roll"(?) que les dernières publications de cet as du saxophone !
Mais il ne faudrait pas considérer hâtivement Underground comme la dérive d'un jazzman en quête d'un son dans l'air du temps : groovy, funky etc.. Il aurait sans doute alors opté pour l'électro : boîtes à rythmes, machines et tutti quanti. Or cette formation mise sur la simplicité avec une instrumentation certes "électrique" mais sobre et sans recherche d'effets superflus : de la musique qui vit et vibre, avant toute chose.
Chris Potter serait-il en train de se chercher de nouveaux espaces d'expression ? Son costume de "brillant saxophoniste de jazz" serait-il un peu étriqué ? N'est-ce pas, d'ailleurs, une fausse image que l'on aurait de lui ?

Première étape de cette nouvelle construction, déstabiliser les bases pour sortir de la banalité. A l'image des quartets de Tony Hymas ou Joshua Redman, il opte pour un groupe sans bassiste, préférant s'appuyer sur la densité du maillage rythmique et harmonique que tissent Nate Smith, époustouflant dans ce contexe binaire, et Craig Taborn qui assure à la main gauche de redoutables lignes de basse sur le Fender Rhodes. Ajoutons à cela la guitare de l'excellent Wayne Krantz qui se centre sur l'harmonie essentiellement, privilégiant le jeu en arpèges.

La cohésion de l'ensemble est impressionnante : mise en place, complémentarité des voix, équilibre. On pourra écouter attentivement la manière dont les quatre se complètent dans Nudnik, composition de Potter qui précède une interprétation étonnante du Lotus Blossom de Billy Strayhorn où le saxophoniste prend plaisir à jouer la mélodie dans un registre médium avec un délié savoureux et les ornements des cymbales de Nate Smith.
S'il semble s'amuser dans ce contexte "électrique", Chris Potter n'en reste pas moins fidèle à son enracinement dans le jazz et l'histoire du saxophone. Il garde là tout le respect de ses maîtres auxquels il avait si bien rendu hommage dans un précédent album (Gratitude - Universal 2001). On pourra cependant regretter le recours assez schématique et systématique à une structure en tension/détente, sans doute grisante pour les musiciens, mais qui peut rendre l'écoute assez monotone malgré la richesse du matériau. Pour ne pas passer à côté des qualités de cet album, il faudra des écoutes attentives et sans doute partielles.

Indiscutablement, entendre cette formation sur scène est une clé bien utile pour comprendre sa richesse et percevoir ses faiblesses, en particulier une densité qui nuit parfois à la lisibilité des discours et une pesanteur de la rythmique "groovy" qui peut lasser (Underground)...
Rien d'étonnant, enfin, à ce que Chris Potter donne cette nouvelle orientation à son travail : il est aussi familier de contextes musicaux différents, pop-rock en particulier. Pour preuve, sa participation au groupe Steely Dan, aux côtés de Donald Fagen et Walter Becker. On pourra (ré)écouter, en particulier, ses interventions remarquables dans l'album Two against nature, paru en 2000. A l'instar de Brad Mehldau et d'autres, il reprend dans ce disque une composition du groupe Radiohead, superbe Morning Bell traité avec une belle autorité et, de façon moins convaincante, le Yesterday de Lennon et McCartney, désormais un standard.
Voilà donc un disque qui, s'il ne fait pas l'unanimité, contient assez de promesses et de potentiel pour permettre à Chris Potter d'explorer des voies nouvelles sans perdre son âme et en contribuant à sa manière au devenir du jazz.

Thierry Giard
(avril 2006)

Thierry Giard, professeur des écoles et conseiller pédagogique, est passionné de jazz depuis plus de trente ans. Il est à l'origine du festival Jazz sous les Pommiers de Coutances (Manche) pour lequel il a oeuvré jusqu'en 1991. Il est le président de l'association CultureJazz et responsable de la rédaction du site www.culturejazz.net créé en 2003.

 

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