Almanach Ouroulboulouck
Claude Ponti

Ecole des loisirs, 2007

 

 

En Jévrière, fais ce qu’il te plaire

Un Ponti nouveau, qui n’est pas qu’un nouveau Ponti, pour les amateurs et les autres. Un vrai almanach, comme les vrais ! Vous croyez avoir entre les mains un inédit, une nouveauté, en fait (le discours éditorial en fait foi), c’est le 100e numéro, d’une livraison fidèle et régulière, mais en bien bien mieux et mieux que mieux et plus que bien (oyez, oyez !), moderne et encore plus : « en couleurs vivantes dans les yeux, avec des pages qui tournent dans les deux sens. Des pages bien remplies d’informations pratiques pour tous les jours de la mermaine de chaque mois de toute l’année et pour la vie. Avec les saisons, les conseils, les estiolites, les bonnes manières et les mauvaises, les amours de la Plune et du Grossoleille, les chozafères et les chozapafères. Aussi avec les remèdes de bonne santé du ça-va-bien et les raisons du pourquoi des choses ».
On a donc entre les mains un véritable almanach, comme les vrais, ceux d’avant, où l’on avait besoin de phases de la lune, de conseils pour planter, agir et ne pas agir, de leçons de morale – philosophie du pauvre (oh !, le messager boiteux) – et de vies exemplaires. Tous les savoirs réunis sans hiérarchie : science, agronomie, climatologie, astrologie, et avec des moments de rire (ah ! l’almanach Vermot) et d’édification.

On n’en finirait pas de citer, tant tout enchante ici. Ponti reprend un cadre traditionnel, celui du temps, en le tordant à sa manière, tordante : chaque double page présente une semaine. Les semaines sont des mermaines, chacune avec son chiffre (la 19e est la Schtrampsz Mermaine) sa particularité pour la croissance de plantes fantaisistes et animées, ses fêtes incroyables, ses états d’âme de la Plune et du Grossoleille (parois « heureux comme une chanson que personne n’oubliera »), à suivre comme un feuilleton de bel amour, page après page. Il y a aussi de vrais feuilletons, désignés comme tels, et qui se déroulent sur plusieurs mermaines, comme les histoires de Miozotisse Balaine, celles de Géogra, fille de Curiosatine Vespouch, qui évoquent aussi bien « l’autrefois d’hier » que « l’aujourd’hui de maintenant » et nous plongent dans les univers particuliers à Claude Ponti, tout comme les images, typiques de son style.

Des bons de commande, des petites annonces (pour commander des chaussures, un envoyeur promener de parents), des modes d’emploi (comment dégraisser des gros mots ? comment dévorer un livre sans avoir mal au ventre ?), des rubriques « le saviez-vous ? », ou «réfléchissons un peu » avec des « réponses pour réfléchir », preuve que la réponse n’épuise jamais la question. On imagine que les enseignants désireux de travailler sur des types «canoniques » sans s’ennuyer ni ennuyer les élèves y trouveront une mine inépuisable.
Mais l’almanach n’a pas cette vocation scolaire : il prend la forme du journal intime et se présente comme un lien très personnel entre son lecteur et un temps individuel, rattaché à l’imaginaire. Il s’ouvre sur une malédiction (silhouet-icono-scato) à l’endroit des étrangers qui le liront et se clôt sur un pacte de frères de sang : « entre l’Almanach et toi, ce sera à la vie à la mort, pour toujours, à jamais ». Poésie de la redondance, chère à Ponti, qui souligne ici le lien entre le livre aimé et son lecteur. Oui, cet Almanach pourrait bien être le livre de chevet des prochaines générations (le format du livre, maniable, relié solidement comme un livre qui va durer y invite).
On le leur souhaite, car dès l’entrée du livre, adressée aux « Lecturineuses, Lecturineurs, Ouroulbouloucks et Vouzôtres », on sait que tout cela est écrit contre « la Bête Stiole du malheur » et « sa sœur Hollalatri Stesse quand elle ne sert à rien de rien du tout ». Chez Claude Ponti, la tristesse n’est pas que négative et improductive, c’est ce qui fait le charme particulier de ses albums. Mais quand elle l’est, alors… Feu ! et place au jeu, au détournement, à la joie de la découverte et à l’amour du détail et des mots. Ici, Ponti se renouvelle magnifiquement, tout en restant fidèle à son style : explosif, percutant, rieur.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(février 2008 )

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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