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La
force de « rester debout »
Comme l’indique
le sous-titre (« roman témoignage »),
il s’agit bien de témoignage, de confession, voire
d’autofiction dans ce cas, puisque le moule narratif des 340
pages est rempli d’événements qui se sont déroulés
le long de la vie de l’auteure. Suivant donc cette piste autobiographique
et chronologique, la narratrice (qui porte le nom de Ioana Cosma,
mais dont la trajectoire correspond à celle de la romancière)
divise en deux grandes articulations le fil du récit : la
première, intitulée Le pays du dor, relate
le devenir de Ioana, depuis sa petite enfance et jusqu’à
l’âge adulte, où elle est mère d’un
garçon, Andrei. Tout ce parcours de presque un demi-siècle
se fait sur la toile de fond de la Roumanie, définie, métaphoriquement,
à l’aide du mot dor, c’est-à-dire
nostalgie, mélancolie.
L’auteure préfère multiplier les points de vue
sur les mêmes événements historiques et les
présenter dans la perspective d’un dialogue épistolaire
entre le personnage narrateur, Ioana, et son principal interlocuteur,
sa sœur aînée Mara, restée au pays natal.
D’autres voix interviennent, par divers artifices narratifs,
principalement celles des parents, de divers amis ou membres de
la famille. Le lecteur a donc l’impression d’assister
à une ample leçon d’histoire, qui fait défiler
sous ses yeux les principaux événements de l’histoire
de la Roumanie, à partir des années 1940 : la guerre,
avec ses humiliations, ses tragédies et ses pertes matérielles
et humaines ; l’occupation du pays par l’Armée
Rouge ; l’endoctrinement de la jeune génération
par les militants du nouveau pouvoir satellite de Moscou, mis en
place par les forces d’occupation ; les compromis que doivent
faire les adultes avec ce même pouvoir, pour éviter
la prison, favorisant ainsi et cautionnant par leur silence la «
dictature rouge » qui venait de s’installer ; le drame
des prisonniers politiques (des gens qui n’avaient commis
d’autre délit que de ne pas approuver le nouveau régime),
arrêtés au milieu de la nuit et envoyés aux
travaux forcés, où des centaines de milliers de personnes
ont trouvé la mort ; le sort des enfants de ces prisonniers
qui, pour le simple fait d’avoir comme parents des «
ennemis du peuple », étaient expulsés des écoles
et des universités ; enfin, les années de la «
dictature bicéphale » lorsque le couple Ceausescu (lui,
appelé le Grand Conducator, elle, la fameuse Académicienne)
imposait ses inutiles projets pharaoniques, laissant la population
se débattre contre les pénuries et le froid ; pour
clore cette première section, les incroyables astuces que
Ioana et Vlad Cosma doivent inventer pour passer entre les mailles
du système et réussir à partir en voyage touristique
en Occident, où ils demandent asile politique en 1986. Trois
ans avant la chute du mur de Berlin, trois ans avant la fuite du
couple de dictateurs, du toit d’un imposant immeuble de Bucarest.
Si la première
partie de Semper stare se tourne vers
les origines, la seconde – intitulée Un autre chez
nous – porte sur la période d’adaptation
de Vlad, Ioana et Andrei en France, années qui portent avant
tout l’empreinte de l’exil, avec ses incertitudes et
ses angoisses. L’insertion dans la société occidentale,
dans une autre mentalité, dans une autre langue n’est
pas chose facile et Cornelia Petrescu raconte ce vrai parcours du
combattant qui fut le sien avec sérénité et
humour, comme pour se prouver à elle-même que cela
a bien valu la peine de « ramer » pendant une décennie,
parfois dans des conditions humiliantes, pour accéder à
un nouveau statut.
La France est une terre d’accueil et l’histoire vraie
de Ioana et Vlad durant les premières années de leur
exil est d’autant plus émouvante qu’ils sont
soutenus par des gens simples, par des anonymes généreux,
qui leur soutiennent le moral et les aident à dépasser
les moments difficiles. Le retour dans le pays d’origine n’est
possible qu’après 1989 et la naturalisation du couple,
qui a l’occasion de constater les changements que la liberté
a produits en très peu de temps.
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Finalement,
on sent que la narratrice est en accord avec son être
hybride, avec cette double identité source d’auto-questionnement
pour tant d’artistes qui ont choisi de s’exprimer
dans une autre langue que la leur, à partir des illustres
compatriotes de Cornelia Petrescu – Panaït
Istrati, Eugène Ionesco, Emile
Cioran – et jusqu’aux plus récents,
provenus des horizons les plus divers : le Russe Andreï
Makine, le Libanais Amin Maalouf ou la Canadienne anglophone
Nancy Huston.
Revisitant les étapes de son parcours entre deux
mondes, la narratrice en est satisfaite et elle a toutes
les raisons de l’être : Ioana, personnage «
à la fois réel et imaginaire »,
comme l’affirme L’Epilogue du roman, est toujours
« restée debout », comme pour
confirmer le dicton latin servant de titre à ce roman-témoignage,
semper stare.
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Sans être
un écrivain professionnel, Cornelia Petrescu, ingénieur
chimiste reconverti à l’écriture, est un conteur-né
: elle sait trouver une très émouvante justesse de
ton, qui ne laisse pas son lecteur indifférent. Les épisodes
qu’elle narre ont tantôt la vivacité, tantôt
la sobriété requises par l’événement
; les personnages sont fort véridiques et chaque détail
inclus dans la trame narrative sert à (re)créer le
réel, vu par une fine observatrice. Il suffit de rappeler
à cet égard les mirifiques séquences de l’enfance
à Calinesti, en Bukovine, dans un village multiethnique,
où Roumains, Ukrainiens, Polonais et Juifs vivaient en harmonie
avant la guerre ; ensuite, le film « noir » du voyage
de la famille vers le sud, sous les bombes ; le retour du père,
prisonnier de guerre en Union Soviétique, revenu sous la
forme d’un « étranger squelettique, taciturne
et irascible » ; « l’innocence perdue
» progressivement par toute une génération
de jeunes qui fut la sienne, à la suite d’un endoctrinement
grotesque, à commencer par la cérémonie stalinienne
de la « cravate rouge » qui, considérée
avec les yeux de l’adulte, « n’a été
que le premier d’une suite de compromis ».
Des séquences comme « Le drame d’Ursu »
et « Sava » sont de précieux témoignages,
extérieurs cette fois, sur les arrestations politiques ;
les victimes qui ont réussi à rester en vie ont pu,
après 1989, porter témoignage et reconstituer ainsi
la carte du Goulag roumain, plus anonyme mais aussi tragique que
le Goulag russe. Dans un de ces chapitres, Ioana, élève
dans un lycée de Suceava, remarque l’absence de sa
camarade de classe, Antonia. Elle va au marché où
le père de celle-ci vendait d’habitude du miel et,
après plusieurs semaines d’insistance, elle le retrouve,
mais ne le reconnaît plus : ce « fier paysan, de
très belle allure » était devenu, pour
avoir refusé de signer son adhésion au kolkhoze, un
« homme au visage émacié, envahi par une
barbe hirsute. »
Pour ce qui est des années de la dictature personnelle de
Ceausescu, il y a dans Semper stare des
scènes anthologiques, dont la plus acide est de loin «
L’herbe peinte ». C’est un épisode alerte,
relatant le tragi-comique d’une « visite de travail
» qu’entreprend le couple dictatorial dans le combinat
industriel où travaille la protagoniste. Le scénario
immuable des ces visites, établi en haut lieu, demande «
ordre, discipline et enthousiasme » de la part des employés
qui, pendant plusieurs jours à l’avance, sont obligés
de transformer un hangar mal entretenu en salle d’exposition,
sous la surveillance des chefs du Parti et de la Securitate. Sur
le trajet de la visite on expose des graphiques dont les chiffres
sont exagérés, on désigne une jolie ouvrière
pour offrir des fleurs aux visiteurs (et la pauvre femme est vaccinée
avant !) on va même jusqu’à peindre en vert l’herbe
fanée de la cour, rien que pour une visite de deux minutes
du « Génie des Carpates » et de son « Académicienne
» d’épouse…
Ayant ses racines dans la province historique de la Bukovine et
vivant dans une « ville des Alpes » qui est devenue
son nouveau chez soi, Cornelia Petrescu a su transformer à
son avantage la condition de l’être qui a deux patries
: au lieu de déchirement on peut parler d’enrichissement
permanent des deux versants de son vécu, les valeurs nouvelles
s’ajoutant aux anciennes. Comme ces papillons des vers à
soie, qu’elle regarde émerveillée à l’aube
de sa vie, à Calinesti, Cornelia / Ioana réussit non
seulement à voler de ses propres ailes, mais à tisser
le fil de son histoire réelle, enrichi des nuances nacrées
de la fiction.
Elena-Brandusa
Steiciuc
(mai 2007)
Elena-Brandusa
STEICIUC est
professeur à l’Université "Stefan cel
Mare" de Suceava (Roumanie). Spécialiste de la littérature
de langue française, elle a publié de nombreux
ouvrages et articles portant sur des auteurs représentatifs
de diverses aires culturelles de la francophonie, dont Horizons
et identités francophones (Editions
Universitaires de Suceava).

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