Semper stare
de Cornelia Petrescu

L’Harmattan, coll. « Lettres danubiennes », 2007

 

 

 

La force de « rester debout »

Comme l’indique le sous-titre (« roman témoignage »), il s’agit bien de témoignage, de confession, voire d’autofiction dans ce cas, puisque le moule narratif des 340 pages est rempli d’événements qui se sont déroulés le long de la vie de l’auteure. Suivant donc cette piste autobiographique et chronologique, la narratrice (qui porte le nom de Ioana Cosma, mais dont la trajectoire correspond à celle de la romancière) divise en deux grandes articulations le fil du récit : la première, intitulée Le pays du dor, relate le devenir de Ioana, depuis sa petite enfance et jusqu’à l’âge adulte, où elle est mère d’un garçon, Andrei. Tout ce parcours de presque un demi-siècle se fait sur la toile de fond de la Roumanie, définie, métaphoriquement, à l’aide du mot dor, c’est-à-dire nostalgie, mélancolie.
L’auteure préfère multiplier les points de vue sur les mêmes événements historiques et les présenter dans la perspective d’un dialogue épistolaire entre le personnage narrateur, Ioana, et son principal interlocuteur, sa sœur aînée Mara, restée au pays natal. D’autres voix interviennent, par divers artifices narratifs, principalement celles des parents, de divers amis ou membres de la famille. Le lecteur a donc l’impression d’assister à une ample leçon d’histoire, qui fait défiler sous ses yeux les principaux événements de l’histoire de la Roumanie, à partir des années 1940 : la guerre, avec ses humiliations, ses tragédies et ses pertes matérielles et humaines ; l’occupation du pays par l’Armée Rouge ; l’endoctrinement de la jeune génération par les militants du nouveau pouvoir satellite de Moscou, mis en place par les forces d’occupation ; les compromis que doivent faire les adultes avec ce même pouvoir, pour éviter la prison, favorisant ainsi et cautionnant par leur silence la « dictature rouge » qui venait de s’installer ; le drame des prisonniers politiques (des gens qui n’avaient commis d’autre délit que de ne pas approuver le nouveau régime), arrêtés au milieu de la nuit et envoyés aux travaux forcés, où des centaines de milliers de personnes ont trouvé la mort ; le sort des enfants de ces prisonniers qui, pour le simple fait d’avoir comme parents des « ennemis du peuple », étaient expulsés des écoles et des universités ; enfin, les années de la « dictature bicéphale » lorsque le couple Ceausescu (lui, appelé le Grand Conducator, elle, la fameuse Académicienne) imposait ses inutiles projets pharaoniques, laissant la population se débattre contre les pénuries et le froid ; pour clore cette première section, les incroyables astuces que Ioana et Vlad Cosma doivent inventer pour passer entre les mailles du système et réussir à partir en voyage touristique en Occident, où ils demandent asile politique en 1986. Trois ans avant la chute du mur de Berlin, trois ans avant la fuite du couple de dictateurs, du toit d’un imposant immeuble de Bucarest.

Si la première partie de Semper stare se tourne vers les origines, la seconde – intitulée Un autre chez nous – porte sur la période d’adaptation de Vlad, Ioana et Andrei en France, années qui portent avant tout l’empreinte de l’exil, avec ses incertitudes et ses angoisses. L’insertion dans la société occidentale, dans une autre mentalité, dans une autre langue n’est pas chose facile et Cornelia Petrescu raconte ce vrai parcours du combattant qui fut le sien avec sérénité et humour, comme pour se prouver à elle-même que cela a bien valu la peine de « ramer » pendant une décennie, parfois dans des conditions humiliantes, pour accéder à un nouveau statut.
La France est une terre d’accueil et l’histoire vraie de Ioana et Vlad durant les premières années de leur exil est d’autant plus émouvante qu’ils sont soutenus par des gens simples, par des anonymes généreux, qui leur soutiennent le moral et les aident à dépasser les moments difficiles. Le retour dans le pays d’origine n’est possible qu’après 1989 et la naturalisation du couple, qui a l’occasion de constater les changements que la liberté a produits en très peu de temps.

Finalement, on sent que la narratrice est en accord avec son être hybride, avec cette double identité source d’auto-questionnement pour tant d’artistes qui ont choisi de s’exprimer dans une autre langue que la leur, à partir des illustres compatriotes de Cornelia Petrescu – Panaït Istrati, Eugène Ionesco, Emile Cioran – et jusqu’aux plus récents, provenus des horizons les plus divers : le Russe Andreï Makine, le Libanais Amin Maalouf ou la Canadienne anglophone Nancy Huston.
Revisitant les étapes de son parcours entre deux mondes, la narratrice en est satisfaite et elle a toutes les raisons de l’être : Ioana, personnage « à la fois réel et imaginaire », comme l’affirme L’Epilogue du roman, est toujours « restée debout », comme pour confirmer le dicton latin servant de titre à ce roman-témoignage, semper stare.

Sans être un écrivain professionnel, Cornelia Petrescu, ingénieur chimiste reconverti à l’écriture, est un conteur-né : elle sait trouver une très émouvante justesse de ton, qui ne laisse pas son lecteur indifférent. Les épisodes qu’elle narre ont tantôt la vivacité, tantôt la sobriété requises par l’événement ; les personnages sont fort véridiques et chaque détail inclus dans la trame narrative sert à (re)créer le réel, vu par une fine observatrice. Il suffit de rappeler à cet égard les mirifiques séquences de l’enfance à Calinesti, en Bukovine, dans un village multiethnique, où Roumains, Ukrainiens, Polonais et Juifs vivaient en harmonie avant la guerre ; ensuite, le film « noir » du voyage de la famille vers le sud, sous les bombes ; le retour du père, prisonnier de guerre en Union Soviétique, revenu sous la forme d’un « étranger squelettique, taciturne et irascible » ; « l’innocence perdue » progressivement par toute une génération de jeunes qui fut la sienne, à la suite d’un endoctrinement grotesque, à commencer par la cérémonie stalinienne de la « cravate rouge » qui, considérée avec les yeux de l’adulte, « n’a été que le premier d’une suite de compromis ».
Des séquences comme « Le drame d’Ursu » et « Sava » sont de précieux témoignages, extérieurs cette fois, sur les arrestations politiques ; les victimes qui ont réussi à rester en vie ont pu, après 1989, porter témoignage et reconstituer ainsi la carte du Goulag roumain, plus anonyme mais aussi tragique que le Goulag russe. Dans un de ces chapitres, Ioana, élève dans un lycée de Suceava, remarque l’absence de sa camarade de classe, Antonia. Elle va au marché où le père de celle-ci vendait d’habitude du miel et, après plusieurs semaines d’insistance, elle le retrouve, mais ne le reconnaît plus : ce « fier paysan, de très belle allure » était devenu, pour avoir refusé de signer son adhésion au kolkhoze, un « homme au visage émacié, envahi par une barbe hirsute. »
Pour ce qui est des années de la dictature personnelle de Ceausescu, il y a dans Semper stare des scènes anthologiques, dont la plus acide est de loin « L’herbe peinte ». C’est un épisode alerte, relatant le tragi-comique d’une « visite de travail » qu’entreprend le couple dictatorial dans le combinat industriel où travaille la protagoniste. Le scénario immuable des ces visites, établi en haut lieu, demande « ordre, discipline et enthousiasme » de la part des employés qui, pendant plusieurs jours à l’avance, sont obligés de transformer un hangar mal entretenu en salle d’exposition, sous la surveillance des chefs du Parti et de la Securitate. Sur le trajet de la visite on expose des graphiques dont les chiffres sont exagérés, on désigne une jolie ouvrière pour offrir des fleurs aux visiteurs (et la pauvre femme est vaccinée avant !) on va même jusqu’à peindre en vert l’herbe fanée de la cour, rien que pour une visite de deux minutes du « Génie des Carpates » et de son « Académicienne » d’épouse…
Ayant ses racines dans la province historique de la Bukovine et vivant dans une « ville des Alpes » qui est devenue son nouveau chez soi, Cornelia Petrescu a su transformer à son avantage la condition de l’être qui a deux patries : au lieu de déchirement on peut parler d’enrichissement permanent des deux versants de son vécu, les valeurs nouvelles s’ajoutant aux anciennes. Comme ces papillons des vers à soie, qu’elle regarde émerveillée à l’aube de sa vie, à Calinesti, Cornelia / Ioana réussit non seulement à voler de ses propres ailes, mais à tisser le fil de son histoire réelle, enrichi des nuances nacrées de la fiction.

Elena-Brandusa Steiciuc
(mai 2007)

Elena-Brandusa STEICIUC est professeur à l’Université "Stefan cel Mare" de Suceava (Roumanie). Spécialiste de la littérature de langue française, elle a publié de nombreux ouvrages et articles portant sur des auteurs représentatifs de diverses aires culturelles de la francophonie, dont Horizons et identités francophones (Editions Universitaires de Suceava).

 

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