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Le
bel écart
Le premier texte,
Nona, pourrait passer pour trompeur, tant la logique narrative
semble y aller de soi : une histoire d’amour sans conséquence
(ou presque) entre le narrateur, pour un temps réfugié
loin du monde dans une auberge espagnole, et la servante du lieu,
une femme aux «jolis yeux ronds », qui lui
offre chaque nuit un réconfort quasi maternel ; une toquade
charnelle dont il ne reste, bien plus tard, que des poussières
de souvenirs... En dépit de la netteté du récit,
un indice met sur la voie de l’insolite : « Nona
n’était pas belle. Mais, ainsi, c’était
Nona. Je n’ai jamais vu de beauté que banale. »
Des mots que l’on appliquera à la création littéraire
en général… Et tout particulièrement
à la prose de Jean-Luc Coudray qui, après cette nouvelle
relativement paisible et sobre, ne cessera de malmener son lecteur,
l’entraînant loin des normes et de la logique raisonnable
du récit réaliste. Au gré de la lecture, les
décalages se font plus ou moins grands entre le monde tel
que nous le connaissons (ou pensons le comprendre) et l’univers
parfois sans queue ni tête mais réjouissant que nous
découvrons sans méfiance…
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Car
Jean-Luc Coudray cultive l'absurde et l'insolite dans cette
série de textes brefs et remarquables, limpides en
apparence ; s’amusant à remanier le réel
par petites touches et à perturber notre vision du
réel et du langage, opérant des renversements
inattendus ; les personnages se fourvoient (volontairement
ou non) dans des situations défiant parfois tout
sens de la logique, comme dans Le Pique-nique (un
homme passe une journée à la campagne en compagnie
de sa femme – au « cerveau marié
» - et de sa belle-mère, et se retrouve soudain
à devoir sauver son épouse de la noyade, puis
une jeune fille suicidaire…) ; dans Monsieur Silhouette,
un « arrêt sur image » surprend
une petite ville enneigée tandis que dans Le
docteur ou dans Quatorze juillet, les déplacements
sans but avéré des personnages illustrent
une certaine idée de l’existence et de sa vacuité
; même chose dans Une année facile
où le narrateur avoue être « homme
à ne rien faire », « socialement
ailleurs » et l’assume.
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D’autres
événements ou conversations, en surface inexplicables,
ponctuent le recueil, tout particulièrement dans deux farces
pseudo politiques à la fois sombres et facétieuses
(L’empereur et Le fou du roi), où
l’absurde joue un rôle essentiel comme dénonciateur
du réel ; même chose dans le milieu bourgeois gonflé
d’invisibles fêlures que l’écrivain met
en scène avec un sens aigu de l’observation : la fuite
(par la fenêtre de la salle de bain…) du respectable
personnage éponyme dans Madame de Roncevac, l’ordinaire
désir éprouvé par le Monsieur pour sa bonne
(La faute de Monsieur ) et qui, une fois satisfait, rejoint
la somme des banalités du monde, plus loin, la voisine et
son « chignon qui lui tirait les pensées, sa robe
qui lui étriquait le désir. » (Les Morts).
Se jouant habilement de nos horizons d’attente, l’auteur
se permet ainsi tous les écarts imaginables, une démarche
qui tout naturellement se propage au style élégant
mais parsemé d’assemblages langagiers inventifs, source
d’un jaillissement poétique certain. La combinaison
est heureuse, entre cocasserie et noirceur, cynisme et fantaisie
et met en exergue la vacuité d’existences vouées
au banalement correct et à un ordonnancement existentiel
qui va se déréglant, pour le pire ou le meilleur…
Blandine
Longre
(décembre 2005)

Chez
le même éditeur
Eclat
du fragment et autres sanwen de Bai Chuan (L'Amourier,
2002)
http://www.amourier.com/
http://arpel.aquitaine.fr/auteur/index.php3?page=bd&sequence=190
http://www.philippe-coudray.com/
L'Amourier
éditions
223, route du Col saint Roch
06390 Coaraze
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