Le fantastique du quotidien et le jazz
-
Qu’est-ce que c’est cette musique ?
- Je ne sais pas ; ça doit venir de New York.
- C’est du jazz. Je l’arrête, si tu veux.
- Non, cela me plaît bien ; l’orchestre est bon
(Mutation, dans « L’autre rive »)
Ainsi qu’il le déclarait lui-même,
la vie et l’œuvre de l’écrivain argentin
(1914 – 1984) se sont nourries de musiques et surtout
de jazz. Rarement dans les Lettres du siècle dernier,
homme, littérature et musique semblaient former une trinité,
une telle imbrication qu’il est bien difficile d’envisager
quelque dissociation.
Avec notre
manie bien française de vouloir mettre une étiquette
à chaque chose, l’œuvre de Cortázar
s’est trouvée répertoriée dans la
case « fantastique », ce qui d’ailleurs ne
le choque pas tellement, ce terme étant employé
faute d’un autre, car personne n’a encore pu en
donner une définition précise ; disons plutôt
qu’il existe des « fantastiques», les meilleurs
exemples étant ceux de Edgar Allan Poe, José-Luis
Borges, Lovecraft… et Julio Cortázar ; ce fantastique
qui se trouve dans les failles du quotidien est résumé
par Jean-Paul Sartre dans Situations I : "il
n’est ni nécessaire, ni suffisant de peindre l’extraordinaire
pour atteindre au fantastique", ce que Cortázar
complète par : "c’est quelque chose de
très simple au milieu de la réalité quotidienne…
le fantastique peut se produire sans qu’il y ait modification
spectaculaire des choses… le fantastique est simplement
l’indication soudaine qu’à côté
des lois aristotéliciennes les plus consacrées
et qu’en marge de nos mentalités raisonnables,
il y a un système, il y a des mécanismes parfaitement
valables et en vigueur que notre cerveau ne capte pas mais qui
font irruption et se font sentir à certains moments"
(entretien avec E.G. Bermejo dans la revue « L’œil
du Golem », n° 4, hiver 76-77).
C’est
principalement dans ses nouvelles (réunies en un volume,
1945 – 1982, édition intégrale, préface
de Mario Vargas Llosa, chez Gallimard en 1993) que l’écrivain
illustre d’éclatante façon cette faculté
de franchir les miroirs, de percevoir l’envers de l’événement
le plus banal et d’en discerner la portée vitale.
Cette œuvre riche et abondante est jalonnée de constantes
qui frisent l’obsessionnel : le côtoiement avec
le réel et son approche de l’autre dimension de
la réalité, le thème du double dans La
Lointaine, dans laquelle est tenu le journal d’Alina
Reyes (prénom et nom qu’empruntera une femme auteur
de romans érotiques), la relation espace/temps dans L’homme
à l’affût (à la dédicace
: In memoriam Ch. P. autrement dit Charlie Parker),
longue nouvelle qui sera évoquée dans l’entretien
qui suit, Liliane pleurant dans Octaèdre,
le règne animal, les mains, le métro, le jeu,
tout cela avec une forte empreinte surréaliste…
et LA MUSIQUE
avec de nombreuses citations de musiciens : Mozart, Beethoven,
Ravel, Chostakovitch, Kurt Weill, Terry Riley, Bela Bartok ;
mais aussi Joni Mitchell et bien entendu le jazz : Jelly Roll
Morton, Billie Holiday, John Coltrane, Miles Davis, Ornette
Coleman, Archie Shepp (celui-ci dans Lieu nommé Kindberg),
Ben Webster, Sonny Rollins… ainsi que dans de courts textes
contenus dans Le tour du jour en 80 mondes
(1980) : Clifford, hommage au trompettiste Clifford
Brown, Louis (Armstrong) super cronope, Le tour
du piano de Thelonious Monk (écrit à la suite
d’un concert du pianiste auquel Cortázar assista
à Genève en mars 1966)… le premier texte,
Ça commence comme ça, débute ainsi
: "c’est à mon homonyme que je dois le
titre de ce livre et à Lester Young la liberté
de l’avoir transformé sans vouloir offenser la
saga planétaire de Phileas Fogg esq. Un soir que Lester
emplissait de fumée et de pluie la mélodie de
Three Little Words, j’ai senti plus que jamais ce qui
faisait les grands du jazz, cette invention qui demeure fidèle
au thème qu’elle combat et transforme et irise…
avec le jazz, je débouche toujours sur l’ouvert…"
; ou dans Siestes : "…écouter
Billie Holiday c’était une belle tristesse qui
donnait envie de se coucher et de pleurer de bonheur…"
Les romans
(Marelle, 62 - Maquette à monter et
Livre de Manuel) laissent apparaître une
autre démarche (parallèle) dans laquelle l’auteur
nous invite à participer au grand jeu de la création
littéraire en faisant son propre montage des éléments
du récit comme si chaque personnage, chaque destin, était
la pièce d’un immense mécano humain (notamment
dans le deuxième ouvrage cité), chacun pouvant
ainsi composer "le livre qu’il aura choisi de
lire."

|
Dans
Marelle (1966), le mode d’emploi
ajoute à la lecture dans l’ordre des chapitres
une seconde possibilité, le saut programmé
d’un chapitre à un autre, indiqué
à la fin de chacun d’eux : on saute d’une
case à l’autre comme dans le jeu enfantin
de la marelle, d’où le titre, passant ainsi
du roman à une sorte d’essai, de la réflexion
à l’action. De nombreuse « cases
» sont remplies de musique et notamment de jazz
" la seule musique universelle du siècle,
cette chose qui rapprochait les hommes plus et mieux
que l’espéranto, l’Unesco ou les
lignes aériennes, une musique assez primitive
pour être universelle et assez bonne pour faire
sa propre histoire avec schismes, reniements et hérésies…
pour admettre les classifications et les étiquettes,
le style ceci et cela, le swing, le be-bop, le cool,
va-et-vient du romantisme et du classicisme…une
musique-homme."
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(citations
des disques de blues, Bessie Smith - "des épaisseurs
de coton entre la voix et les oreilles, Bessie Smith chantant
le visage bandé, la tête enfoncée dans une
corbeille de linge sale, la voix de plus en plus étouffée,
collant sa bouche au linge pour clamer, sans colère ni
supplication « I wanna be somebody’s baby doll »,
la voix se repliait dans l’attente, une voix de coin de
rue et de maison remplie d’aïeules…")
ou Big Bill Broonzy ("se mit à psalmodier «
See see rider, comme toujours des choses venues de dimensions
inconciliables se rejoignaient…"), du trompettiste
Bex Beiderbecke, du guitariste Eddie Lang, des saxophonistes
Lester Young, Benny Carter et Chu Berry, de l’orchestre
de Duke Ellington, de Louis Armstrong : "et après
la flambée de la trompette, le phallus jaune fendant
l’air et rythmant la jouissance puis, vers la fin, trois
notes ascendantes, hypnotiquement d’or pur, une pause
parfaite où tout le swing du monde palpitait en un instant
intolérable, enfin l’éjaculation du suraigu,
jaillissant et retombant comme une fusée dans la nuit
sexuelle…" de tant d’autres.
Dans
Livre de Manuel (1974), Cortázar écrit,
dans ce livre-cadeau pour tous les Manuel : "ce qui
compte , ce que j’ai essayé de raconter, c’est
le geste affirmatif face à l’escalade du mépris
et de la peur, et cette affirmation doit être la plus
solaire, la plus vitale de l’homme ; sa soif érotique
et ludique, sa libération des tabous, son exigence d’une
dignité partagée sur une terre libérée
de l’horizon journalier de crocs et de dollars."
L’un des personnages se définit comme celui qui
écoute du free jazz… ("adieu
mélodie, et adieu aussi les vieux rythmes définis,
les formes fermées, adieu sonates… adieu le prévisible,
adieu le plus cher de l’habitude…")
Dans Les
autonautes de la cosmoroute (1983), écrit
avec sa compagne Carol Dunlop, pour un « voyage intemporel
» de Paris à Marseille sur l’autoroute
A 7 en faisant deux arrêts par jour sur les parkings à
bord d’un camping-car surnommé Fafner (référence
à Richard Wagner) parfois qualifié de Dragon,
l’écrivain s’étonne de trouver "trois
cassettes de Billie Holiday et rien d’Ella Fitzgerald
ou de Helen Humes, trois cassettes de Fats Waller et une seulement
deDuke Ellington et de Louis Armstrong, de prendre le meilleur
de Bix et de Trum qui sonne si bien, clair et parfaitement découpé
dans la nuit des parkings…"
Cette notion
du fantastique débarrassé des chaînes et
fantômes du roman gothique, ce formidable pouvoir subversif
d’un humour qui s’attaque à tous les conformismes,
ce rejet des formes installées, cette nouvelle mise en
question des responsabilités du lecteur et la quête
de sa participation active, cette volonté et cette faculté
de réinventer le/s monde/s, cette conciliation entre
la vérité poétique et le projet révolutionnaire,
cette dénonciation du faux problème de «
l’art pour l’art » et de l’art «
engagé » (un des personnages ne déclare-t-il
pas :"il n’est pas sûr qu’entre Lénine
et Rimbaud il y ait une telle différence"),
cet amour de la musique comme besoin vital, forment les atouts
majeurs de cet œuvre sublime.

Entretien
avec Julio Cortázar
En
février 1977, "Julio Cortázar, l’enchanteur"
(titre de sa biographie indispensable, écrite par Karine
Berriot - 1988, Presses de la Renaissance) a bien voulu m’accorder
un long et cordial entretien, pour la revue Jazz-Hot,
et dont voici la transcription intégrale.
Que
ce soit dans les romans, les nouvelles, contes ou essais, la
musique, et plus particulièrement le jazz, tient un place
importante dans votre œuvre.
Je réponds bien sûr par l’affirmative et
à un point qui très souvent a choqué certains
critiques littéraires, car en faisant avec eux le jeu
de l’île déserte, j’ai toujours répondu
que si je devais choisir entre littérature et musique,
ce serait la musique…
Comment
êtes-vous venu au jazz, ou le jazz à vous ?
Pour cela il faudrait prendre quelques cassettes, mais je vais
essayer d’être bref… quand j’étais
très jeune, vers mes 15 ans, le jazz est arrivé
en Argentine, à Buenos-Aires, sous la forme de disques
78 tours qui passaient dans les radios, et c’est comme
cela que, au milieu de notre musique populaire, la musique folklorique
et surtout le tango, s’est glissé un certain Jelly
Roll Morton, puis Louis Armstrong, et la grande révélation
que fut Duke Ellington ; je vous parle des années 27/29,
c’est-à-dire la première grande époque
de ces artistes ; donc j’ai fait la découverte
du jazz par son niveau le plus haut… Ce fut la révélation
d’une musique tout à fait différente de
la nôtre, ce qui ne voulait pas dire que nous, quelques
amis et moi, oubliions le tango dont je reste un fanatique,
mais le jazz étant musicalement plus riche, moins limité,
il m’a tout de suite donné ce que le tango ne pouvait
me donner, une ouverture sur une autre dimension de la musique…
Les
musiciens qui vous ont le plus impressionné ?
Ceux que je viens de citer… je pourrais ajouter quelques
noms… pour Jelly Roll Morton ce sont ses disques avec
les « Red Hot Peppers » qui sont les premiers arrivés
en Argentine, j’ai découvert les solos en Europe
beaucoup plus tard… Je trouvais que c’était
un musicien génial… et puis Louis Armstrong quand
vinrent les disques des « Hot Five » et «
Hot Seven », là j’ai eu les grandes révélations
de ma vie, celle de Earl Hines qui est MON pianiste. Il faut
que je dise d’emblée ceci : cette interview sera
très « vieux jeu », simplement par une question
d’âge, j’ai soixante-deux ans… j’aime
bien le jazz moderne, contemporain, j’aime énormément
quelqu’un comme John Coltrane bien sûr, et d’autres
encore plus en avant, bien des choses d’Archie Shepp,
mais s’il me fallait choisir ce serait le jazz de la Nouvelle-Orléans,
le style Chicago, je sauterais largement sur l’époque
swing malgré de très bonnes choses ; et puis il
y a eu Fats Waller qui arrivait en sautillant de l’air
de Buenos-Aires, et aussi l’orchestre des «New-Orleans
Rhythm Kings», et Bessie Smith, et plus tard Billie Holiday…
L’homme
à l’affût (publié avec quatre
autres nouvelles réunies sous le titre Les armes
secrètes en 1959) est une longue histoire dans laquelle
le personnage principal, quelques moments de son existence,
sa mort, ont été inspirés par la vie et
l’œuvre de Charlie Parker ;
la première épigraphe ne laisse aucun doute ;
pourquoi cette nouvelle qui n’est pas (ainsi que Lieu
nommé Kindberg dans Octaèdre) dans
le même esprit « fantastique » que les autres
histoires du livre ?
C ’est une belle question pour moi, et je crois qu’elle
mérite une réponse un peu développée
; j’imagine que vous qui connaissez mon œuvre mieux
que moi, j’ai tendance à l’oublier, vous
vous êtes aperçu que L’homme
à l’affût est un peu une petite
Marelle ; c’est un prélude
à Marelle ; dans les deux cas,
le personnage central est un homme qui n’est pas un génie,
c’est un homme assez médiocre, aux moyens limités,
mais qui est possédé par une espèce d’anxiété,
d’angoisse, de recherche de métaphysique ; il veut
crever les portes de l’au-delà.

|
C’est
le cas de Johnny Carter et d’Oliveira ; je n’aurais
pas pu écrire ce roman si je n’avais pas
écrit cette nouvelle auparavant ; quand j’ai
écrit L’homme à l’affût
j’étais dans une impasse à cause
d’un problème qui me hantait : chaque fois
que j’imaginais le personnage je tombais dans
le système de Thomas Mann qui s’est toujours
choisi des héros intellectuels de haut niveau
comme dans La montagne magique ou Doktor
Faustus par exemple ; ce sont des hommes qui réfléchissent
comme des génies avec des problèmes métaphysiques
; mon problème était tout autre, il était
celui de montrer un homme de la rue, un homme tout à
fait moyen mais qui avait en lui cette soif d’absolu
; je ne trouvais pas mon personnage, j’avais pensé
imaginer un peintre, un écrivain, cela ne me
plaisait pas.
|
A ce moment
je venais de découvrir Charlie Parker dont les premiers
disques 78 tours arrivaient en Argentine ; je l’aimais
énormément alors qu’il était haï
et banni par les amateurs de traditionnel ; j’étais
dérouté au début mais après plusieurs
écoutes je me suis aperçu que c’était
un génie ; je quittai l’Argentine en 1951 ; quand
j’arrivai à Paris je ne savais rien de lui malgré
l’image que j’en avais car je ne l’ai jamais
vu ; un jour en lisant un numéro de Jazz-Hot,
j’ai pris connaissance de sa mort et de sa biographie
; j’ai trouvé un homme angoissé tout au
long de sa vie, non seulement par des problèmes matériels,
celui de la drogue, mais par ce que j’avais cru ressentir
dans sa musique, ce désir de rompre les barrières
comme s’il cherchait autre chose, aller de l’autre
côté et je me suis dit : c’est lui, mon personnage,
c’est lui que je cherchais ; je ne pouvais pas écrire
son nom, je n’en avais pas vraiment le droit, j’ai
fait un clin d’œil au lecteur dans la dédicace
; j’ai changé le nom mais une bonne partie des
anecdotes se sont passées réellement, l’histoire
du Café de Flore quand il s’est agenouillé
devant la table, quand il a mis le feu à un hôtel,
cela est vrai ; cela se passait à New York bien sûr,
pas à Paris ; j’ai donc pris les données
biographiques, j’ai mis l’action à Paris
que je connais bien alors que je connais mal New York…
et la nouvelle était lancée…
Il
y a une phrase que vous lui faites dire : « ce solos-là,
je l’ai déjà joué demain ».
Je ne saurai jamais comment j’ai pu écrire cela
parce que j’écris la plupart de mes nouvelles dans
une espèce d’état second, j’ai un
peu honte de les signer ; je signe volontiers mes romans, c’est
plus travaillé, plus pensé bien qu’il y
ait des moments où je pars dans l’inconnu, cela
se remarque très souvent, mais dans les nouvelles tout
arrive en bloc, comme cela, je ne connais même pas la
fin ; je ne connaissais pas la fin de celle-ci, cela s’est
fait par soi-même, en route ; je ne sais pas pourquoi
et comment j’ai écrit cette phrase mais je crois
qu’elle correspond très bien à l’angoisse
de Parker parce qu’il y a chez lui une lutte contre le
temps ; il y a cet épisode où il se rend compte
de l’abolition du temps ordinaire, où il découvre
dans le métro, en voyageant, que pendant une minute et
demi il a eu des pensées qui prendraient un quart d’heure,
ceci m’est arrivé personnellement ; je suis fasciné
par le métro, pour moi c’est un lieur de passage,
de passage dans un sens très métaphysique ; les
ponts, les tramways, les autobus et surtout le métro
qui est en dessous me hantent, c’est une relation avec
les enfers au sens grec du passage…
Il
y a dans Marelle (chapitre 23), ce qui pourrait être
à elle seule une nouvelle dont l’action se passe
pendant le concert de Berthe Trépat, pianiste ; il y
a dans le recueil Gîtes deux contes : Les
ménades et Fanfare dans lesquels deux événements
se produisent aussi dans une salle de concert ; assistez-vous
à des concerts de jazz ? Vous arrive-t-il d’y vivre
des moments qui correspondent à votre définition
du fantastique : le fantastique est dans les failles du quotidien.
Quand j’étais en Argentine, il n’y avait
pratiquement pas de concert de jazz, il y avait quelques groupes
argentins qui s’étaient constitués en s’inspirant
des disques qu’il écoutaient, mais ce n’était
pas bon, je n’y assistait pas ; pour la musique dite classique
alors oui ; je suis un grand amateur de Wagner et de l’opéra
; il existe en Argentine une tradition musicale extraordinaire
et ma jeunesse a été nourrie de concerts, j’ai
écouté tous les grands soliste de l’époque,
tous les grands chanteurs et chanteuses ; j’ai eu Toscanini
à deux mètres de moi ; par contre une fois en
Europe je me suis réfugié dans le disque, même
pour la musique classique, j’achète les enregistrements,
je préfère cela aux salles de concert ; évidemment
pour le jazz il n’y a rien de mieux que la présence
en plus de la musique ; s’il m’arrive d’être
près d’un festival, Antibes ou Châteauvallon,
j’y assiste mais j’avoue qu’avec l’âge
je deviens impatient par rapport au public, très souvent
; je n’aime pas que le public venu pour un artiste adulé
soit capable de le siffler si ce soir là il est très
mal, ou qu’il ne joue pas ce que le public attend de lui…
…
ce qui est arrivé à Shepp à Antibes…
… et ici, à Paris, à John Coltrane ; j’ai
entendu Coltrane se faire siffler ; on était venu pour
Miles Davis parce qu’il était à la mode,
Miles a laissé jouer Coltrane prodigieusement et il a
été hué… et il y a eu pire, et cela
je ne le pardonnerai jamais, dans un festival dont la deuxième
partie était consacrée à un jazz plus moderne,
on a sifflé Coleman Hawkins, on a sifflé cet homme
qui jouait merveilleusement bien ; c’est un de mes dieux,
alors quand j’écoute mes disques, personne ne siffle…
ou bien c’est moi, si je n’aime pas le disque ;
pour revenir au fantastique, bien sûr qu’il m’arrive
de vivre des moments qui s’en rapprochent ; je vous dirais
même, quoique cela ne relève pas du jazz mais c’est
du pareil au même, que ces personnages que j’ai
inventé, les cronopes, je les ai vus un soir
dans les années 51 alors que j’arrivais en France,
au Théâtre des Champs-Elysées pendant un
concert d’œuvres de Stravinski dirigé par
lui-même avec Jean Cocteau comme récitant dans
Oedipus Rex ; j’étais absolument transporté
par la musique, je suis un grand stravinskien, avec en plus
l’émotion de voir des gens qui m’ont marqué
comme Cocteau pour la littérature et Stravinski pour
la musique…
…pendant
l’entracte, j’étais resté seul tout
en haut, la salle était vide et à un moment donné,
sous l’influence de la musique, j’ai VU ces personnages
que je ne pouvais définir mais ILS étaient LA,
ils s’appelaient « cronopios » en
espagnol ; c’est une preuve parmi tant d’autres
que la musique aide à me mettre dans un état second,
me fait « passer », et c’est très souvent
qu’en écoutant des disques, du jazz ou du Mozart,
j’arrête le pick-up pour aller à ma machine
à écrire, à cause d’un passage qui
me lance sur l’écriture ; cela va sans dire que
ce que j’écris n’a rien à voir avec
la musique en tant que sujet, mais j’ai été
propulsé par ce que j’entendais.
Quelle
traduction pourriez-vous donner de « cronopios ?
La grande qualité de « cronopio »
est qu’il se laisse difficilement traduire…
Pourtant
n’y a-t-il pas « chronos » ?
Oui, le temps ; tout le monde me l’a dit mais je n’y
ai pas pensé ; vous verrez que cela n’a rien à
voir avec le temps, absolument pas ; si vous voulez, le cronope
c’est l’affranchi, le poète, celui qui va
à l’encontre des lois, tandis que ceux que j’appelle
les « fameux » (Cronopes et Fameux est
inclus dans Nouvelles, 1945 – 1982),
ce sont par exemples les agents de la banque, les chefs d’entreprises,
vous voyez le genre, c’est un peu grossier comme définition
mais cela correspond bien ; ce qui fait que le cronope est immédiatement
censuré, réprimé par les fameux, ceux-ci
sont pour l’ordre, la discipline, la société,
la cité, et les cronopes sont en train de crever, tout
cela dans la plus grande innocence car ils sont très
innocents et en même temps très spontanés
; je dis cela pour essayer de donner une explication caractérielle,
comme diraient les pédants.
Existe-t-il
pour vous un ou plusieurs musiciens qui s’expriment d’une
manière proche de la vôtre ? Y a-t-il une musique
et des musiciens fantastiques ? J’emploie ce mot, car
c’est celui qui correspond le mieux à votre œuvre,
mais je ne sais pas si vous aimez ce qualificatif ?
Je l’aime faute de mieux, car personne n’a encore
pu définir le fantastique, pas même Todorov qui
a écrit un livre de 300 pages donnant de précieuses
indications, mais on termine le livre sans en savoir beaucoup
plus.Le fantastique il faut le trouver, pas le savoir, c’est
une question d’expérience personnelle, mais ma
réponse va un peu différer.

|
Dès
que j’ai commencé à écouter
du jazz, j’ai découvert une chose que j’ignorais
car je ne connais pas beaucoup la théorie musicale,
c’est que à l’encontre de la musique
classique où il y a une partition, un interprète
qui joue la partition avec plus ou moins de talent,
il se passe avec le jazz que sur un canevas, un thème
ou quelques accords fondamentaux chaque musicien crée
son œuvre, c’est-à-dire qu’il
n’y a pas de médiateur, il n’y a
pas ma médiation d’un interprète,
c’est un homme en train de créer et je
me suis dit, je ne sais pas si cela a déjà
été dit, que le jazz est la seule musique
parmi toutes les musiques, avec celles de l’Inde
aussi, qui corresponde à la grande ambition du
surréalisme en littérature, c’est-à-dire
l’écriture automatique, l’inspiration
totale, n’être pas soumis à un discours
logique mais qui naît plutôt des profondeurs
et alors là il y a un parallèle entre
le surréalisme et le jazz…
|
Comme j’ai
été très marqué par le surréalisme
dans ma jeunesse et que cela coïncidait avec ma découverte
du jazz, j’ai toujours ressenti cette relation parallèle
; la notion de fantastique ne s’applique pas là
mais l’impression de surréalisme…
Oui,
mais le ou les musicien/s qui vous touchent plus particulièrement,
avec lequel ou lesquels vous vous entez en complète communion…
Là, vous me déchirez un peu… il y en a deux…
mais celui duquel je me sens le plus près, à l’intérieur,
dans le plus profond, c’est Charlie Parker… et sur
un autre plan, celui de la beauté, de l’appréhension
totale d’une réalité merveilleuse, c’est
Louis Armstrong…
Certains
musiciens associent à leur art une démarche politique,
certains peintres tels que Julio Le Parc, Rancillac, déclarent
qu’il n’y a pas d’art dépourvu de contenu
politique ; dans votre œuvre, à part votre collaboration
à « Chili/dossier noir », ouvrage
collectif, ce n’est qu’avec Ultimo Round
et Le livre de Manuel qu’on trouve cette résonance
; le fantastique ne serait-il pas politique ?... que pensez-vous
du phénomène « free jazz », mot d’ordre
musical, esthétique et politique qui attire toujours
certains musiciens ?
C’est une longue et compliquée question…
Je
n’ai pas su la formuler autrement, excusez-moi…
On va essayer de la décortiquer un peu ; il me faut faire
un peu d’histoire personnelle. J’ai
grandi dans un milieu que j’avais choisi moi-même
comme apolitique ; pendant ma jeunesse je ne suis pas intéressé
à ces problèmes, d’une façon théorique
je me situais à gauche mais je ne faisais rien pour cette
gauche ; pendant la guerre d’Espagne et la deuxième
guerre mondiale vous pensez bien que j’étais du
côté des Républicains et des Alliés
; ce n’est qu’ici, à Paris, à l’époque
de la révolution cubaine que je me suis pris d’intérêt
pour ce qui se passait dans cette petite île et que cette
révolution a été pour moi le détonateur
; je suis allé à Cuba, j’ai assisté
à ce phénomène historique et quand je suis
rentré j’étais un autre homme…et donc
les préoccupations idéologiques, géopolitiques
plus que politiques car je ne fais pas de politique, ont pris
le rôle qu’elles ont maintenant dans le Livre
de Manuel et d’autres textes… Le fait
aussi que j’ai été membre du jury du tribunal
Russell et de tant d’autres choses que je fais tous les
jours pour l’Amérique Latine… donc je me
suis « engagé » mais en faisant très
attention à ce que la littérature ne souffre pas
de cet engagement car c’est très souvent le cas
; il y a des écrivains engagés qui croient qu’il
faut faire une littérature politique et les résultats
politiques sont médiocres… et les résultats
littéraires encore plus médiocres ; un bon exemple
serait le réalisme socialiste soviétique qui s’est
avéré être une échec total ; quand
un grand écrivain ou un grand poète soviétique
très engagé comme l’était Maïakovski
garde sa liberté de créateur cela donne une œuvre
merveilleuse, mais s’ils met à écrire en
suivant les consignes ou parce qu’il faut prendre comme
sujet la récolte du blé alors tout est foutu.
Mais
la musique… Archie Shepp et sa musique… le free
jazz…
Il y a deux aspects ; en tant que musique de combat, de musique
engagée, le cas de Max Roach qui en profite très
souvent pour faire de petits discours me semble admirable dans
la mesure où Max Roach ne recule, ne rétrograde
pas dans sa qualité d’artiste où il continue
à servir son art et qu’en même temps il le
charge d’un message, mais je pense que c’est un
message parallèle, c’est-à-dire que vous
n’entendrez pas l’Internationale dans une
œuvre de Roach… le bon engagement c’est celui
qui ne mord pas sur la qualité artistique ; de ce point
de vue je pense que le free jazz est un mouvement qui répond
au combat des Noirs, à leurs espoirs, à la nécessité
de sortir des contraintes, même des contraintes musicales,
d’une soumission à la tradition… si vous
voulez que je revienne à mes impressions du point de
vue esthétique ce ne sont pas les disques de free jazz
que je possède que j’emporterais sur mon île
déserte…
Que
savez-vous du jazz en Argentine et dans les pays d’Amérique
Latine ?
C'est une question à laquelle je ne peux répondre
que partiellement car j’ai quitté mon pays en 51…
j’y suis retourné souvent, jusqu’à
maintenant où je ne peux plus… j’étais
un exilé volontaire jusqu’en 1973 mais maintenant
je suis un véritable exilé, malheureusement…
je n’ai pu suivre le jazz de très près…
ce que je sais c’est qu’après un début
très amateur de pur enthousiasme il y a maintenant des
choses très valables ; c’est le moment de parler
de Gato Barbieri, de Lalo Schiffrin qui a été
pianiste et arrangeur de Dizzy Gillespie et d’autres que
j’oublie et que je ne devrais pas oublier… J’ai
entendu en 73 un groupe étonnant qui faisait des pastiches
parfaits de Fletcher Henderson, Duke Ellington, c’était
à la perfection mais froid comme toujours l’est
la perfection ; je sais qu’il y a de très bons
orchestres et d’excellents solistes, c’est tout…
A
propos de Gato, quelles réflexions vous inspirent sa
démarche actuelle qui veut intégrer au feeling
du jazz les composantes de la musique de son / votre pays et
ses préoccupations d’Argentin ?
C’est un sujet qui a été matière
à polémique parce que l’Argentin «
moyen » connaît le tango en tant que tango et il
n’aime pas les aventures esthétiques qui le détournent
et l’arrachent de sa route, de sa tradition, de sa filiation…
je trouve que lorsque Gato s’est mis à jouer des
thèmes de tango comme El dia que me quieras,
il a fait des créations merveilleuses parce que le tango
est toujours là, que j’en saisis les valeurs comme
si j’écoutais le même tango chanté
par Carlos Gardel et qu’en même temps il fait une
musique différente dans laquelle est incorporée
sa propre création ; je le répète le tango
est très monotone dans le sens où à partir
d’une formule l’orchestre joue toujours de façon
identique à de rares différences près,
sauf pour le bandonéon sur lequel quelques instrumentistes
se permettent de petites libertés presque imperceptibles…
variations ou improvisations qui n’entament que peu le
fond… et Gato a libéré ces formules…
évidemment ce n’est plus LE tango, cela part dans
une autre direction tout aussi remarquable.

|
Dans
Le tour du jour… il y a une photo qui
vous représente jouant de la trompette…
Je m’attendais à cela, cela devait arriver…
(rire des interlocuteurs)… cela m’amuse
beaucoup de vous répondre… il y a un mélange
de vérité et de légende ; à
Buenos-Aires j’avais essayé de jouer du
saxophone alto… pas à cause de Parker,
c’était avant, à cause de Johnny
Hodges que j’ai toujours beaucoup aimé…
mon amour pour lui m’a fait acheter ce saxo en
espérant qu’un jour je pourrais obtenir
le son d’Hodges… j’ai vite compris
que c’était comme si je voulais peindre
La ronde de nuit ou le plafond de la Sixtine…
Alors je me suis limité à me joindre aux
disques, à essayer d’improviser avec des
musiciens de style traditionnel…
|
Je m’écoutais
parmi les autres, je rigolais beaucoup… une fois à
Paris, j’ai acheté une trompette d’occasion,
j’avais vendu mon saxo et mes disques pour subsister et
je me suis mis à la trompette pendant un certain temps…
c’est une bonne gymnastique… je joue très
mal, pour moi, avec une petite technique et Louis Armstrong
comme modèle… je joue encore parfois en été
dans le Midi, mais c’est une maîtresse difficile…
J'ai quelques connaissances musicales car j’ai fait du
piano de 8 à 12 ans et avec une bonne technique pianistique
je pouvais jouer des fugues de Bach, certaines études
de Chopin un peu difficiles et peut-être que si j’avais
continuer j’aurais pu jouer du jazz au piano…
…
avec l’influence d’Earl Hines …
B ien sûr… et Jelly Roll… et aussi de Teddy
Wilson…
Vous
semblez suivre un itinéraire musical qui vous conduit
de Jelly Roll Morton et Bessie Smith dans vos premiers livres
à Terry Riley, Xenakis, Joni Mitchell et Archie Shepp
dans les plus récents ; d’une façon générale
que pensez vous de l’évolution, de l’orientation,
des perspectives des musique actuelles ?
Des musiques ? du jazz ?
Pas
seulement du jazz…
En ce qui concerne ce dernier je trouve que son incroyable évolution
tout le long de plus de 50 années est fonction d’un
certain Edison qui a inventé le disque ; c’est
une chose qu’on oublie très souvent parce que le
meilleur jazz étant un travail d’improvisation,
il est certain que sans le disque tout serait perdu comme l’a
été la musique de musiciens légendaires
qui n’ont pu être enregistrés et dont certains
musiciens comme J.R.Morton se souviennent encore comme étant
leurs maîtres… L’histoire
du jazz est basée sur le disque ; Mozart a écrit
des partitions et pour lui il n’y a pas de problème…
le disque a donc permis de montrer la fabuleuse histoire du
jazz , la façon dont il peut sortir de lui-même
tout en restant le jazz, comme un arbre s’ouvre à
droite, à gauche, en haut et en bas… et donner
tous les styles, offrir toutes les multiples possibilités,
chacun cherchant sa voie… jusqu’aux musiques indiennes,
latino-américaines, brésiliennes… de ce
point de vue la preuve est faite de l’infinie richesse
du jazz, la richesse de la création spontanée,
totale… par contre pour la musique dite classique, c’est
une expression que je déteste mais on ne trouve pas d’équivalent,
j’aime beaucoup ce qui se passe à notre époque
; on a crevé, à partir de Schoenberg par exemple,
les structures opprimantes, les formes comme ils disent, pour
arriver au dodécaphonisme et partant de là à
l’atonalité totale et arriver aux expériences
dans lesquelles l’électronique, l’aléatoire,
le côté ludique s’ajoutent… ce qui
montre et démontre la vitalité de la musique qui
ne fait qu’un avec l’homme… la musique contemporaine
me fascine, je n’aime pas tout, je trouve parfois des
gratuités… j’ai entendu dernièrement
des œuvres de Ligeti qui m’ont déplu, j’y
ai trouvé une pauvreté extraordinaire mais le
même jour j’ai acheté un disque de John Cage
au piano préparé, c’est d’une remarquable
beauté… je l’ai entendu à Vienne et,
à ce propos, j’ai une anecdote : vous savez que
Vienne est le berceau d’une grande musique moderne mais
demeure réactionnaire quant aux concerts car on s’y
arrête à Schubert et au plus loin à Brûckner
et Mahler… on joue quelquefois Alban Berg pour le prestige
mais on sent bien que le cœur n’y est pas. C’était
il y a 10 ou 11 ans, Cage est sur scène avec 10 musiciens
et nous, public, 25 dans une grande salle… après
l’entracte nous n’étions plus que 5, oui
5, éparpillés à nos places… Cage
nous a demandé de nous regrouper au premier rang et a
joué pour nous, c’était fantastique…
dans Vienne, capitale de la musique… maintenant cela a
un peu changé avec le temps, le snobisme et la mode.
Au
jour d’aujourd’hui, quel est LE, quels sont LES
musicien/s qui vous attirent et vous emblent le/les plus dignes
d’intérêt ?
Ceux qui continuent à jouer aujourd’hui ayant commencé
depuis plus de 20 ans ; je suis toujours présent quand
Miles Davis se produit…
Même
pour ce qu’il fait maintenant… le « jazz-rock
», le progressive rock comme on dit…
Hum… le mot rock… n’oubliez pas que je ne
suis pas à la page ; j’écoute le jazz pour
mon plaisir… Je
m’absente souvent et pendant ce temps tout marche très
vite, il paraît des tas de disques nouveaux que je ne
peux pas acheter ou écouter pour moult raisons, travail,
argent… et puis j’ai cette vieille tendance à
revenir à MES musiciens, à MES musiques ; je ne
connais la voie de Miles, ma dernière étape avec
lui c’est par l’intermédiaire de ce très
bel album qu’est Jack Johnson…
Sa
musique bascule déjà vers d’autres horizons…
Peut-être mais il y a là une hauteur extraordinaire…
j’écoute aussi bien sûr Gato…
et
Shepp, j’y reviens ; vous avez entendu ce qu’il
joue maintenant ?
Non, non…
Il
ne joue plus ce qu’on pouvait appeler free jazz, il joue
des ballades, certains standards mais avec cette démarche
politique dont nous parlions ; il revendique LA musique noire
ainsi que son histoire, il affirme qu’un musicien Noir
doit aujourd’hui jouer toute l’histoire de la musique
noire, donc il la joue… et dans le même morceau
il peut y avoir Ellington, Ben Webster et le free…
Quand j’entends prononcer le nom de Ben Webster, j’ôte
mon chapeau !. Quel grand bonhomme ; je l’ai entendu à
Londres il y a 6 ou 8 ans ; d’ailleurs je le cite souvent
et dans 62 - maquette à monter,
il y a un épisode qui se passe pendant un de ses concerts…
pour revenir à Shepp je l’ai écouté
il y a aussi pas mal d’années, peut-être
8… en première partie il a joué très
free, un jazz assez difficile pour un public comme moi, avec
également un aspect très spectaculaire, tout cela
me mettant un peu mal à l’aise, c’était
la première fois que je le voyais ; après la pause,alors
que je m’attendais à ce qu’il continue dans
cette voie il a joué très longuement Sophisticated
Lady avec une perfection technique et un travail sur le
son absolument remarquable et inoubliables.
C'était
aussi son hommage à Ellington…
Oui, oui… à ce propos nous avons peu parlé
d’Ellington… que j’admire énormément,
surtout dans la période du Cotton Club, mais nous en
reparlerons…
Certainement
car j’aimerais vous demander de jouer, si vous le voulez
bien, au jeu de l’île déserte que nous évoquions
au début de cet entretien.
Bien volontiers… d’ailleurs je m’y attendais.
Je commence par ce qui me vient à l’esprit dans
le temps présent ce qui ne veut pas dire que le premier
disque resterait le dernier. Bon : nous parlions d’Ellington…
je prendrais ce disque de lui où je trouverais le meilleur
enregistrement, la meilleure version de The Mooche, Black
and Tan Fantasy, Take it easy, The Blues with the Feeling, East
Saint-Louis Toodle-oo, et surtout, surtout Hot and
Bothered sur un tempo très rapide… ensuite
en deuxième ou en premier, disons à égalité,
un disque d’Armstrong où il y aurait West End
Blues, Potato Head Blues, de la grande époque du
Hot Five et puis ce merveilleux duo Hines – Armstrong
dans Weatherbird… mais dans ce disque je voudrais
aussi Louis chantant When your Lover as gone, When it’s
Sleepy Time Down South et encore le Mahogany Hall Stomp
qui est le premier disque que j’ai acheté en économisant
sur mes cigarettes et sans avoir de gramophone au début
; puis les solos de Jelly Roll, évidemment, mais aussi
les grands morceaux avec les Red Hot Peppers ; deux chanteuses
ensuite, Bessie Smith et Billie Holiday… je suis en train
d’imaginer un disque idéal dans lequel je trouverais
réunis Empty Bed Blues, Saint-Louis Blues pour
Bessie, et pour Billie, il y en a tellement, même les
ballades les plus banales I’ll be seing You, I Cover
the Waterfront et Strange Fruit, la première
grande protestation raciale dans laquelle il y a une telle intensité
; j’avance un peu chronologiquement parce que je pense
à ma vie en fonction du jazz ; il faudrait sauter sans
doute… 15 disques c’est difficile ; on peut carrément
arriver au be-bop en sacrifiant de vieux maîtres comme
Johnny Hodges que j’adore, et Fletcher Henderson et son
frère Horace, Don Redman et bien d’autres ; le
be-bop… cela va sans dire, un disque où je mettrais
ensemble Charlie Parker, Bud Powell, Miles Davis, Dizzy Gillespie
et Duke Jordan, un très grand pianiste, je ne sais pas
ce qu’il est devenu…
Il
rejoue, il a joué récemment à Paris…
Ah !... mais entre le be-bop et ce que j’ai cité
avant, il faudrait penser à l’ère swing
dont je ne raffole pas particulièrement, mais dans ce
que j’appelle le jazz de chambre, il y a certains enregistrements
du trio et quartette de Benny Goodman que je n’oublie
pas ; il y avait un petit côté mécanique
et virtuose mais c’était vraiment une belle musique…
Je
voudrais aussi un disque de Coleman Hawkins, un de Charlie Christian,
un de Ben Webster et, on ne l’a pas encore nommé
et c’est une grande injustice de ma part, un de mes dieux
: Lester Young avec et sans Billie ; un disque de Earl Hines
en solo ; j’ai écrit, c’est encore inédit,
sentimental et larmoyant mais c’est le jeu de l’île
déserte et de la mort que si j’avais le temps d’écouter
de la musique avant de mourir je demanderais le dernier quintette
de Mozart ou Hines jouant I ain’t got Nobody,
un vieil enregistrement de lui qui m’a marqué,
je devais avoir 20 ans, sur l’autre face il y a 57
Varieties, sur tempo rapide et qui commence par un jeu
de variations et d’improvisation pour se terminer par
l’exposition du thème ; je sais que je suis en
train d’oublier tant d’amis en route, c’est
inévitable… j’improvise… c’est
bien d’improviser quand on parle du jazz…
Oui,
c’est bien ; et si le feu prend dans la discothèque…
Il faut faire vite… et puis en parlant je continue à
penser… c’est un peu à côté
du jazz, il y a Josh White, Big Bill Broonzy, le côté
rural, le country blues ; et pour continuer avec un chanteur
: Jimmy Rushing avec et sans Basie ; je n’ai pas mentionné
Basie parce que tout en l’admirant beaucoup, je n’aime
pas tellement ce qui est trop arrangé, je préfère
ce qui est plus spontané ; cependant c’est la seule
grande formation avec celle d’Ellington qui fait exception
; il y a quelque chose de poignant dans la voix de Rushing.
Je
me permets de vous souffler parce que vous l’avez cité
tout à l’heure : John Coltrane…
Ah mais bien sûr ; merci ; voilà un lapsus grave
; quand j’ai découvert Coltrane, cela a été
une entrée royale ; je ne connaissais rien de lui, absolument
rien ; je suis entré par hasard chez un disquaire, j’ai
vu dans un bac My Favourite Things, j’ai demandé
à écouter le disque ; j’ai été
renversé par les solos de Coltrane et ceux de McCoy Tyner
qui n’a jamais aussi bien joué ; j’ai acheté
le disque… et tous les autres au fur et à mesure
; puis à New York, je l’ai entendu dans un bar
du Village, un soir, à un mètre l’un de
l’autre… inoubliable ; et puis il y a Thelonious
Monk, le grand Monk ; et encore, Mingus, Dolphy et tant d’autres.
Est-on à 15 ?...
Pas
loin …
Au cours de cet entretien, et pendant le jeu, j’ai fait
en dehors de Coltrane, un autre oubli, aussi grave, vraiment
grave, j’ai oublié un autre de mes grands dieux,
Bix Beiderbecke ; je voudrais un disque de Bix ; le plaisir
que j’ai eu à réécouter Royal
Garden Blues et Jazz Me Blues, c’est un
plaisir absolu et total que l’on connaît rarement
; c’est extraordinaire l’influence qu’il a
eue sur moi ; je ne connais pas la cote qu’il conserve
actuellement parmi les amateurs mais je tiens à dire
qu’il fut un moment très bref mais très
admirable dans l’histoire du jazz… et je vous prie
d’ajouter ce disque, sinon je refuse d’aller dans
l’île… (rires communs).
Je
crois qu’on a fait un grand tour… (silence)…
y a-t-il une ou plusieurs questions que vous auriez aimé
que je vous pose ?
Des questions ?, mes questions ?... NON… ce n’est
pas un question, mais il y a une chose qui m’a toujours
intrigué, c’est ce procédé qui a
été un peu mécanisé à l’époque
dite swing dans les grands orchestres, ce qu’on appelle
les riff… cela devrait être intéressant de
demander à des amateurs quels sont les riff dont ils
se souviennent ; j’ai souvenance de deux, le premier dans
Mahogany Hall Stomp quand Armstrong prend un aigu qu’il
prolonge pendant 16 mesures je crois, bel exploit physique,
et que l’orchestre joue ce riff qui vient et revient…
et dans le Royal Graden Blues de Bix où il y
a le plus beau riff de toute l’histoire du jazz ; il y
en a d’autres, mais ces deux-là j’aimerais
les emporter aussi.
L’ultime
question alors ; on l’aura constaté, la musique,
le jazz, c’est pour vous primordial ; vous ne pouvez pas
envisager votre vie, votre œuvre, sans musique ; cela agit
comment, comme une drogue ?
Non ce n’est pas comme un drogue, c’est une espèce
de constante, je l’ai écrit d’ailleurs ;
mon style à moi est basé sur une notion de rythme
qui vient du jazz, qui est né en moi en même temps
que le jazz, peut-être suis-je allé vers le jazz
parce que ce rythme existait déjà en moi et que
n’étant pas musicien, je l’ai exprimé
en paroles… c’est-à-dire que si la phrase
ne répond pas à un certain rythme elle ne contient
pas ce que je veux exprimer et je crois que j’arrive à
l’exprimer parce qu’elle a le rythme… Ceci
est perceptible surtout dans la fin de mes nouvelles ; ce qui
pose des problèmes terribles en ce qui concerne les traductions…
je peux dire à un traducteur qui travaille dans une langue
que je connais assez bien comme le français qu’il
TRADUIT ce que j’ai écrit mais qu’il ne le
DIT pas parce qu’il y manque le rythme, le swing, le beat…
c’est le rapport du sens de la phrase, de sa communication
et de la façon de l’exprimer ; ce n’est pas
une question de sonorités, non, en entrerait dans les
allitérations, les trucs poétiques ; c’est
autre chose, c’est dans la prose, un rythme, un balancement…
Propos
recueillis par Jacques Chesnel le 7 février 1977, revus
(non corrigés) et publiés avec l’assentiment
de l’auteur. (Entretien
publié ici avec l’aimable autorisation d’Encarta)
Jacques
Chesnel
est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le
Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands
Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas)
; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente
ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).


voir
aussi
Le jazz et les écrivains
un article de Jacques Chesnel
La
pagína de Julio Cortázar
http://www.juliocortazar.com.ar/
http://fr.encarta.msn.com/
