Huit plus une
L'Ecole des loisirs, 2004
collection Medium
de 12 à 16 ans

 

Tout le monde peut avoir des « bleus à l’âme »

Ce recueil réunit neuf nouvelles de Robert Cormier dont l’école des loisirs a déjà publié plusieurs romans. L’écrivain américain, mort en l’an 2000, prix sorcières spécial en 2002 pour son œuvre, écrivit ces histoires courtes entre 1965 et 1975. Un commentaire précède chaque texte, en raconte la genèse ou dévoile quelques soucis d’auteur… Comment sont donc nées ces fictions, quels en sont les sujets favoris et les intentions ?

Robert Cormier écrit depuis toujours ; il se rappelle avoir griffonné très tôt « au crayon de papier à la table de la cuisine ». Il avoue au lecteur que ses idées proviennent forcément d’émotions personnelles « authentiques ». Un incident banal met son imagination au travail, immanquablement : « Et si ? … ». Brodés sur des personnages réels, d’autres prennent forme, et évoluent suivant l’intrigue préméditée. Un titre d’ambiance s’impose à l’écrivain et l’accompagne dans sa laborieuse épreuve. Une même situation de départ, une même distribution de rôles peuvent être reprises et traitées sur des tons différents. Parfois l’histoire comporte un « deuxième degré » et se rapproche de la poésie, cet « art de dire une chose en pensant à une autre ». Un détail peut bloquer l’avancée des travaux : une description ne correspond pas à ce qu’on veut montrer, une comparaison n’est pas bien formulée... Rarement l’écrivain parvient à « tenir la note jusqu’au dernier mot, avec la certitude que tout est sous contrôle ». Quand le « produit » est « fini », Robert Cormier regrette que ses titres « à coucher dehors » ne soient pas toujours conservés par les éditeurs : une part de mystère s’envole et avec elle la curiosité du lecteur.

La neuvième nouvelle, « sortie sur le papier exactement telle que je l’avais envisagée » dit l’auteur, a gardé son titre d’origine. Contrairement aux autres textes, Bunny Berigan, n’était-ce pas un musicien ou quelque chose comme ça ? ne met pas en scène les personnages d’une famille, même si « les épouses et les enfants rôdent entre les lignes ». Pour cette raison, Robert Cormier met l’histoire à part, la juge discordante. Le récit montre les tourments d’un homme mûr et intègre, qui a eu « la chance d’avoir les tentations et pas les occasions », face à son ami plongé dans l’enfer d’une infidélité conjugale. L’étude fouillée des sentiments et des relations entre les personnages rapproche quand même cette aventure des autres nouvelles. On retrouve le même climat de traîtrise et de remords dans A moi le jeudi quand un père abandonne sa fille à un moment crucial ou dans Mon premier nègre qui raconte le naufrage d’une amitié enfantine.
L’auteur détaille les incertitudes, les émotions contradictoires, la complexité des rapports qui s’établissent entre deux êtres. En même temps, il explore les âges de la vie. Il essaie de retrouver « l’essence de l’enfance » dans Président Cleveland, où êtes-vous ? et parle des petites tragédies de l’adolescence dans La nouvelle de Mike. Derrière les histoires d’amour ou l’essor des grands enfants se profile l’angoisse des papas qui « se rendent compte qu’ils ne sont plus tout jeunes » : Sale temps pour les pères. Ceux-ci peuvent pleurer, rêver, rire et le jeune Mike découvre qu’ils sont des « personnes » : Vous savez quoi ? J’ai failli embrasser mon père ce soir. Le garçon stupéfait s’aperçoit aussi, dans La moustache, que sa grand-mère a connu un amour « vivant et tendre » avec son défunt mari. Au terme d’une autre histoire, un beau-père catholique, d’abord enfermé dans ses convictions, accepte sa bru quand elle affiche son chagrin : Les protestants pleurent aussi ! Quant à l’enfant noir de Mon premier nègre, dans son quartier misérable, il se révèle sensible et cultivé. Tous ces gens «existent en dehors de ce qu’ils sont pour nous… » dit Robert Cormier. « Ils sont autre chose que ce que révèle l’étiquette sociale » ajoute la traductrice Sophie Chérer. Tous éprouvent des émotions et ont des « bleus à l’âme ».

Robert Cormier nous adresse neuf messages empreints de tendresse, d’amour, de vérité, d’humanité : il convie ses lecteurs à comprendre l’autre et à l’accepter avec ses vérités, ses désarrois, ses faiblesses, ses élans. Le discours de l’auteur s’adresse aux enfants pour les aider à « grandir » mais « dans ces histoires, il se trouve que les parents grandissent aussi, pour atteindre la sagesse que dispense le temps qui passe ». Les adultes apprécieront la belle étude des cœurs ainsi que la leçon d’écriture ; jeunes et moins jeunes abandonneront difficilement les personnages si semblables à ceux qu’on rencontre dans la vraie vie, même s’ils ont été imaginés il y a plus de trente ans…

Martine Falgayrac
(mai 2004)

Martine Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

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