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Tout
le monde peut avoir des « bleus à l’âme
»
Ce recueil réunit
neuf nouvelles de Robert Cormier dont l’école
des loisirs a déjà publié plusieurs romans.
L’écrivain américain, mort en l’an 2000,
prix sorcières spécial en 2002 pour son œuvre,
écrivit ces histoires courtes entre 1965 et 1975. Un commentaire
précède chaque texte, en raconte la genèse
ou dévoile quelques soucis d’auteur… Comment
sont donc nées ces fictions, quels en sont les sujets favoris
et les intentions ?
Robert Cormier
écrit depuis toujours ; il se rappelle avoir griffonné
très tôt « au crayon de papier à la
table de la cuisine ». Il avoue au lecteur que ses idées
proviennent forcément d’émotions personnelles
« authentiques ». Un incident banal met son
imagination au travail, immanquablement : « Et si ? …
». Brodés sur des personnages réels, d’autres
prennent forme, et évoluent suivant l’intrigue préméditée.
Un titre d’ambiance s’impose à l’écrivain
et l’accompagne dans sa laborieuse épreuve. Une même
situation de départ, une même distribution de rôles
peuvent être reprises et traitées sur des tons différents.
Parfois l’histoire comporte un « deuxième
degré » et se rapproche de la poésie, cet
« art de dire une chose en pensant à une autre
». Un détail peut bloquer l’avancée
des travaux : une description ne correspond pas à ce qu’on
veut montrer, une comparaison n’est pas bien formulée...
Rarement l’écrivain parvient à « tenir
la note jusqu’au dernier mot, avec la certitude que tout est
sous contrôle ». Quand le « produit
» est « fini », Robert Cormier regrette
que ses titres « à coucher dehors »
ne soient pas toujours conservés par les éditeurs
: une part de mystère s’envole et avec elle la curiosité
du lecteur.
La neuvième
nouvelle, « sortie sur le papier exactement telle que
je l’avais envisagée » dit l’auteur,
a gardé son titre d’origine. Contrairement aux autres
textes, Bunny Berigan, n’était-ce pas un
musicien ou quelque chose comme ça ? ne met
pas en scène les personnages d’une famille, même
si « les épouses et les enfants rôdent entre
les lignes ». Pour cette raison, Robert Cormier met l’histoire
à part, la juge discordante. Le récit montre les tourments
d’un homme mûr et intègre, qui a eu « la
chance d’avoir les tentations et pas les occasions »,
face à son ami plongé dans l’enfer d’une
infidélité conjugale. L’étude fouillée
des sentiments et des relations entre les personnages rapproche
quand même cette aventure des autres nouvelles. On retrouve
le même climat de traîtrise et de remords dans A
moi le jeudi quand un père abandonne sa fille
à un moment crucial ou dans Mon premier nègre
qui raconte le naufrage d’une amitié
enfantine.
L’auteur détaille les incertitudes, les émotions
contradictoires, la complexité des rapports qui s’établissent
entre deux êtres. En même temps, il explore les âges
de la vie. Il essaie de retrouver « l’essence de
l’enfance » dans Président Cleveland,
où êtes-vous ? et parle des petites tragédies
de l’adolescence dans La nouvelle de Mike.
Derrière les histoires d’amour ou l’essor des
grands enfants se profile l’angoisse des papas qui «
se rendent compte qu’ils ne sont plus tout jeunes »
: Sale temps pour les pères. Ceux-ci
peuvent pleurer, rêver, rire et le jeune Mike découvre
qu’ils sont des « personnes » : Vous
savez quoi ? J’ai failli embrasser mon père ce soir.
Le garçon stupéfait s’aperçoit aussi,
dans La moustache, que sa grand-mère
a connu un amour « vivant et tendre » avec
son défunt mari. Au terme d’une autre histoire, un
beau-père catholique, d’abord enfermé dans ses
convictions, accepte sa bru quand elle affiche son chagrin : Les
protestants pleurent aussi ! Quant à l’enfant
noir de Mon premier nègre, dans
son quartier misérable, il se révèle sensible
et cultivé. Tous ces gens «existent en dehors de
ce qu’ils sont pour nous… » dit Robert Cormier.
« Ils sont autre chose que ce que révèle
l’étiquette sociale » ajoute la traductrice
Sophie Chérer. Tous éprouvent des émotions
et ont des « bleus à l’âme ».
Robert Cormier
nous adresse neuf messages empreints de tendresse, d’amour,
de vérité, d’humanité : il convie ses
lecteurs à comprendre l’autre et à l’accepter
avec ses vérités, ses désarrois, ses faiblesses,
ses élans. Le discours de l’auteur s’adresse
aux enfants pour les aider à « grandir »
mais « dans ces histoires, il se trouve que les parents
grandissent aussi, pour atteindre la sagesse que dispense le temps
qui passe ». Les adultes apprécieront la belle
étude des cœurs ainsi que la leçon d’écriture
; jeunes et moins jeunes abandonneront difficilement les personnages
si semblables à ceux qu’on rencontre dans la vraie
vie, même s’ils ont été imaginés
il y a plus de trente ans…
Martine
Falgayrac
(mai 2004)
Martine
Falgayrac, enseignante en cycle 2 dans une école
élémentaire lyonnaise, est passionnée par l'apprentissage
de la lecture. Cherchant à en communiquer aussi le goût
et les plaisirs, elle puise dans la presse et la littérature
jeunesse des supports variés et attractifs pour accompagner
et motiver les enfants dans leurs découvertes. Elle collabore
activement à Sitartmag depuis décembre 2003.

http://www.ecoledesloisirs.fr
http://www.teenreads.com/authors/au-cormier-robert.asp
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