Degrelle. Les années de collaboration
préface de José Gotovitch, traduction de l'anglais de Marc Efratas
Éditions Labor, 2005

 

 

Rex, chien aveuglément fidèle

Du début des années 30 à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le rexisme constitua l’une des pages les plus obscures de l’histoire belge. D’après José Gotovitch, c’est grâce au « double filtre du temps et de la Manche » que Martin Conway a pu saisir avec autant de distance, de clarté et de rigueur, la trajectoire de ce mouvement politique, indissociable de son fondateur. L’ouvrage ne se limite pas à une biographie partielle de Léon Degrelle : il s’agit d’un portrait tracé en filigrane d’une épopée – une épopée à dimension wallonne qui se prétendit désespérément européenne. Plus largement encore, ce travail apporte un éclairage définitif, notamment au détour de sa limpide introduction, sur l’identité problématique et les contradictions fondamentales d’un État à peine centenaire, au cours de sa plus profonde crise.

Dès le début de ses études à l’Université de Louvain, Degrelle l’Ardennais se fait remarquer pour ses coups de gueule et d’éclat. Issu de la droite catholique la plus conservatrice, il pourfend dans de violents pamphlets la démocratie parlementaire et pluraliste du gouvernement Van Zeeland et se plaît à vilipender les « pourris » dans des discours où il fait maintes fois usage de la douteuse métaphore du balai.
Lors de la création de son parti Rex, Degrelle prête allégeance au Roi, en l’occurrence Léopold III. Ce dernier, dont on sait qu’il eut le règne le plus malaisé et le plus chahuté de la dynastie, exclura toujours de s’appuyer sur cet incontrôlable sujet, pourtant si fervemment dévoué. Et pour cause : le virulent franc-parler de Degrelle et sa démesure cadrent mal avec la modération et la sagesse dont doit idéalement faire preuve un souverain.

Aussi paradoxal que cela paraisse, l’Église et Rex non plus ne font pas bon ménage. Le Cardinal Van Roey dissuade les fidèles de fréquenter ce genre d’extrémistes et la mésentente cordiale ne sera consommée qu’à la fin de l’occupation, avec l’excommunication de Degrelle, suite à la molestation d’un prêtre. Cependant, Rex revendiquera toujours ses convictions religieuses, même s’il arrive que le torchon brûle également avec le parti catholique officiel. Ainsi le bouillonnant Bouillonnais se permet-il de débarquer dans un meeting de leaders nationaux, de les apostropher, de les accuser de corruption, comme lors du «Coup de Courtrai» en 1935.

Lors des élections législatives de 1936, Rex remporte un succès inattendu, après avoir recueilli les votes de déception de nombreux catholiques transfuges, provenant de toutes les couches de l’électorat. L’ambition de Degrelle s’en trouve confortée et il se verrait bien, en Mussolini local, marcher sur Bruxelles ! Le projet tourne au fiasco et Rex se discrédite aussitôt auprès de ceux qui lui avaient accordé leur confiance dans un moment d’égarement idéologique.
Ce revers n’est pas le premier qu’essuiera Rex et est lié à la personnalité même de son leader. Car Degrelle sacrifie tout sens politique à ses effronteries et à sa mégalomanie galopante. Ces traits peuvent certes forger l’image d’un chef, dominateur, fascinant, charismatique ; ils contribueront aussi à saper le sérieux de ses vues à long terme, aussi bien aux yeux de la population occupée que de la hiérarchie du pays qu’il va courtiser des années durant avant que ses « mérites » y soient reconnus.

Au terme de la courageuse mais bien éphémère résistance belge à l’invasion allemande de mai 40, Léopold III se retrouve en résidence surveillée en son Palais, et un gouvernement provisoire est créé en Angleterre. Systématiquement refusé d’audience auprès de Sa Majesté, Degrelle tirera toujours plus démesurément la langue pour mieux lécher les bottes de l’envahisseur. Il délaisse alors Laeken pour viser Paris (où il est reçu avec Laval parmi les hôtes privilégiés du nouvel ambassadeur Otto Abetz) et surtout Berlin. Billets doux au Führer, plan abracadabrantesque de renaissance de l’Empire Bourguignon, tout est bon pour plaire au Grand Reich, qui préfère néanmoins favoriser les nationalistes flamands du VNV, plus discipliné et indéniablement plus germanique.

Cornway rend avec force et précision le chaos de cette période. Derrière Degrelle – qui se désintéresse de plus en plus de la direction de Rex pour rassembler la Légion Wallonie puis s’engager sur le front de l’Est – émergent d’autres figures. Nous croisons en effet les parcours de José Streel (l’intellectuel et le conseiller), de Victor Matthys (le dirigeant ad interim) ou de Charles Lambinon (le directeur du redoutable service de l’information). L’organigramme se complète, révélant la structure d’un parti atypique et tiraillé entre divers modus vivendi parfois très divergents.

Cornway prend soin de distinguer le rexisme des autres fascismes européens, rappelant tout d’abord qu’il est enraciné dans le catholicisme et ne reniera jamais cet héritage, malgré son inéluctable rapprochement avec le paganisme nazi. Le rexisme ne sera pas non plus un populisme ayant fédéré les forces vives de la Nation, toutes classes confondues ; l’historien n’aurait pu à cet égard sous-titrer son étude « Neuf millions de rexistes ». Adoptant une stratégie de noyautage plutôt que d’affirmer, par un putsch, son autoritarisme, le rexisme grignotera progressivement plusieurs postes-clés du pouvoir. Après le tournant de 1942, les assassinats de rexistes encartés ou de simples sympathisants vont se multiplier, si bien que la violence, longtemps contenue, des militants va exploser et donner lieu à de terribles répressions. La « tuerie de Courcelles », en réponse à l’exécution par des résistants du bourgmestre Englebien, fera 19 victimes civiles. Elle reste sans doute le traumatisme le plus ancré de cette sanglante escalade.

Degrelle semble loin de tout cela. Il n’a pour seul souci que de poursuivre, avec une poignée de volontaires, sa croisade à l’Est et de revenir de temps en temps à Berlin, cocufier quelque gradé et recevoir la Croix de fer à feuilles de chêne des mains de son idole.

Le livre de Conway est le récit d’insolubles malentendus (entre Degrelle et le Roi, entre Rex et le peuple belge, etc.), d’atermoiements, d’égarements, de barbaries et d’impasses conduisant bien sûr à l’effilochage des plus arrogants rêves pour mille ans et à leur écroulement. Degrelle, sous ses oripeaux de meneur d’hommes, n’aura finalement été que le servile et méprisable suiveur d’un maître à petite moustache qui le repoussait du pied ou, au mieux, le flattait avec méfiance. Mais Pol Vandromme ne l’avait-il pas déjà surnommé « Le loup au cou de chien » ?

Frédéric Saenen
(octobre 2005)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

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