Rex,
chien aveuglément fidèle
Du début
des années 30 à la fin de la Seconde Guerre mondiale,
le rexisme constitua l’une des pages les plus obscures de
l’histoire belge. D’après José Gotovitch,
c’est grâce au « double filtre du temps et
de la Manche » que Martin Conway a pu saisir avec autant
de distance, de clarté et de rigueur, la trajectoire de ce
mouvement politique, indissociable de son fondateur. L’ouvrage
ne se limite pas à une biographie partielle de Léon
Degrelle : il s’agit d’un portrait tracé en filigrane
d’une épopée – une épopée
à dimension wallonne qui se prétendit désespérément
européenne. Plus largement encore, ce travail apporte un
éclairage définitif, notamment au détour de
sa limpide introduction, sur l’identité problématique
et les contradictions fondamentales d’un État à
peine centenaire, au cours de sa plus profonde crise.
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Dès
le début de ses études à l’Université
de Louvain, Degrelle l’Ardennais se fait remarquer pour
ses coups de gueule et d’éclat. Issu de la droite
catholique la plus conservatrice, il pourfend dans de violents
pamphlets la démocratie parlementaire et pluraliste
du gouvernement Van Zeeland et se plaît à vilipender
les « pourris » dans des discours où
il fait maintes fois usage de la douteuse métaphore
du balai.
Lors
de la création de son parti Rex, Degrelle prête
allégeance au Roi, en l’occurrence Léopold
III. Ce dernier, dont on sait qu’il eut le règne
le plus malaisé et le plus chahuté de la dynastie,
exclura toujours de s’appuyer sur cet incontrôlable
sujet, pourtant si fervemment dévoué. Et pour
cause : le virulent franc-parler de Degrelle et sa démesure
cadrent mal avec la modération et la sagesse dont doit
idéalement faire preuve un souverain. |
Aussi paradoxal
que cela paraisse, l’Église et Rex non plus ne font
pas bon ménage. Le Cardinal Van Roey dissuade les fidèles
de fréquenter ce genre d’extrémistes et la mésentente
cordiale ne sera consommée qu’à la fin de l’occupation,
avec l’excommunication de Degrelle, suite à la molestation
d’un prêtre. Cependant, Rex revendiquera toujours ses
convictions religieuses, même s’il arrive que le torchon
brûle également avec le parti catholique officiel.
Ainsi le bouillonnant Bouillonnais se permet-il de débarquer
dans un meeting de leaders nationaux, de les apostropher, de les
accuser de corruption, comme lors du «Coup de Courtrai»
en 1935.
Lors des élections législatives de 1936, Rex remporte
un succès inattendu, après avoir recueilli les votes
de déception de nombreux catholiques transfuges, provenant
de toutes les couches de l’électorat. L’ambition
de Degrelle s’en trouve confortée et il se verrait
bien, en Mussolini local, marcher sur Bruxelles ! Le projet tourne
au fiasco et Rex se discrédite aussitôt auprès
de ceux qui lui avaient accordé leur confiance dans un moment
d’égarement idéologique.
Ce revers
n’est pas le premier qu’essuiera Rex et est lié
à la personnalité même de son leader. Car Degrelle
sacrifie tout sens politique à ses effronteries et à
sa mégalomanie galopante. Ces traits peuvent certes forger
l’image d’un chef, dominateur, fascinant, charismatique
; ils contribueront aussi à saper le sérieux de ses
vues à long terme, aussi bien aux yeux de la population occupée
que de la hiérarchie du pays qu’il va courtiser des
années durant avant que ses « mérites »
y soient reconnus.
Au terme de
la courageuse mais bien éphémère résistance
belge à l’invasion allemande de mai 40, Léopold
III se retrouve en résidence surveillée en son Palais,
et un gouvernement provisoire est créé en Angleterre.
Systématiquement refusé d’audience auprès
de Sa Majesté, Degrelle tirera toujours plus démesurément
la langue pour mieux lécher les bottes de l’envahisseur.
Il délaisse alors Laeken pour viser Paris (où il est
reçu avec Laval parmi les hôtes privilégiés
du nouvel ambassadeur Otto Abetz) et surtout Berlin. Billets doux
au Führer, plan abracadabrantesque de renaissance de l’Empire
Bourguignon, tout est bon pour plaire au Grand Reich, qui préfère
néanmoins favoriser les nationalistes flamands du VNV, plus
discipliné et indéniablement plus germanique.
Cornway rend
avec force et précision le chaos de cette période.
Derrière Degrelle – qui se désintéresse
de plus en plus de la direction de Rex pour rassembler la Légion
Wallonie puis s’engager sur le front de l’Est –
émergent d’autres figures. Nous croisons en effet les
parcours de José Streel (l’intellectuel et le conseiller),
de Victor Matthys (le dirigeant ad interim) ou de Charles
Lambinon (le directeur du redoutable service de l’information).
L’organigramme se complète, révélant
la structure d’un parti atypique et tiraillé entre
divers modus vivendi parfois très divergents.
Cornway prend
soin de distinguer le rexisme des autres fascismes européens,
rappelant tout d’abord qu’il est enraciné dans
le catholicisme et ne reniera jamais cet héritage, malgré
son inéluctable rapprochement avec le paganisme nazi. Le
rexisme ne sera pas non plus un populisme ayant fédéré
les forces vives de la Nation, toutes classes confondues ; l’historien
n’aurait pu à cet égard sous-titrer son étude
« Neuf millions de rexistes ». Adoptant une stratégie
de noyautage plutôt que d’affirmer, par un putsch, son
autoritarisme, le rexisme grignotera progressivement plusieurs postes-clés
du pouvoir. Après le tournant de 1942, les assassinats de
rexistes encartés ou de simples sympathisants vont se multiplier,
si bien que la violence, longtemps contenue, des militants va exploser
et donner lieu à de terribles répressions. La «
tuerie de Courcelles », en réponse à l’exécution
par des résistants du bourgmestre Englebien, fera 19 victimes
civiles. Elle reste sans doute le traumatisme le plus ancré
de cette sanglante escalade.
Degrelle semble
loin de tout cela. Il n’a pour seul souci que de poursuivre,
avec une poignée de volontaires, sa croisade à l’Est
et de revenir de temps en temps à Berlin, cocufier quelque
gradé et recevoir la Croix de fer à feuilles de chêne
des mains de son idole.
Le livre de
Conway est le récit d’insolubles malentendus (entre
Degrelle et le Roi, entre Rex et le peuple belge, etc.), d’atermoiements,
d’égarements, de barbaries et d’impasses conduisant
bien sûr à l’effilochage des plus arrogants rêves
pour mille ans et à leur écroulement. Degrelle, sous
ses oripeaux de meneur d’hommes, n’aura finalement été
que le servile et méprisable suiveur d’un maître
à petite moustache qui le repoussait du pied ou, au mieux,
le flattait avec méfiance. Mais Pol Vandromme ne l’avait-il
pas déjà surnommé « Le loup au cou
de chien » ?
Frédéric
Saenen
(octobre 2005)
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.
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