Les Contes facétieux du cadavre
traduits du tibétain par Françoise Robin
avec la collaboration de Klu rgyal tshe ring
Bilingue tibétain-français
Langues et Mondes, L’Asiathèque, 2005


Un plaisir surnaturel...

Ce passionnant cycle de contes populaires tibétains possède nombre de qualités et capte notre attention, dès les premières lignes, ne serait-ce que par le plaisir qu’engendre sa lecture ; et même s’il n’explique pas tout, cela met sur la voie pour analyser plus finement ces histoires librement inspirées des Contes du vampire indiens, puis transportées (oralement ou par écrit, nul ne le sait vraiment) de l’autre côté de l’Himalaya et qui, remaniées, transformées, se sont au fil des siècles adaptées et intégrées à la culture tibétaine.
La structure narrative est caractéristique d’une tradition littéraire typiquement orientale (les Mille et une nuits n’étant qu’un exemple parmi d’autres - Tokyo Cancelled, le récent premier roman de l'anglophone Rana Dasgupta en étant un autre) et l’on trouve ici un récit premier, qui encadre vingt-quatre contes relatés par un unique narrateur : un cadavre taquin et astucieux, transporté dans un sac par un jeune homme, Thöndrup, qu’il tâche de distraire et d’égarer par le biais de ses histoires. Thöndrup a en effet commis, bien malgré lui, des crimes qu’il doit maintenant expier, sur les conseils d’un vieil ermite, un sage homme qui est venu à sa rescousse ; la mission purificatrice du jeune homme consiste à ramener sur son dos un cadavre magique, Ngödrupchän, tâche aisée à accomplir, à condition de ne plus « prononcer un son après l’avoir pris. (…) Si tu prononces une seule parole, il t’échappera. »
Thöndrup parvient au charnier indiqué par le vieux sage, attrape, ligote et enferme le cadavre dans le sac, puis prend le chemin du retour, sans oublier qu’il ne doit parler sous aucun prétexte ; mais Ngödrupchän a, justement, plus d’une histoire dans son sac, et voyant que le garçon refuse de répondre à ses questions, décide de les lui raconter – et Thöndrup est vite sous le charme de chacune d’entre elles ; ainsi, quand vient le dénouement de chaque conte, il ne peut s’empêcher de laisser échapper une exclamation ou une question – là, le cadavre est libéré, s’envole et Thöndrup repart inlassablement le chercher dans le charnier… et ainsi de suite, vingt-quatre histoires durant…

L’on côtoie des princes jaloux et des rois cupides, des héros pauvres et ingénus, loyaux ou astucieux, des démones assoiffées de sang ou autres génies, des chevaux magiques et des oiseaux bavards, des indigents ployant sous l’impôt, des faux devins ou des déités pleines de compassion…
Les personnages, quand bien même ils seraient fonctionnels (incarnant une valeur, une qualité, un travers, ou un statut social) ne se ressemblent pas et changent d’une histoire à l’autre, même si le schéma narratif récurrent consiste à exposer les qualités de l’un (souvent démuni) et les défauts de l’autre (cruel et puissant) puis à montrer comment l’ingéniosité ou la bonté du premier lui permet de soumettre le second ou d’annihiler ses pouvoirs.

D’un point de vue social, ces contes font figure de descriptions très réalistes, et recèlent une part certaine de subversion, montrant combien les apparences sont trompeuses et que le plus fort n’est pas celui que l’on croit. L’intelligence du peuple, des simples et braves gens, s’oppose ainsi constamment à la cruauté des puissants, aveuglés par leurs richesses, et déjoue les pièges et les injustices qu’infligent les plus malfaisants, le petit peuple prenant ainsi sa revanche. Parfois, les méchants sont contrariés par le simple fait d’avoir à porter le même nom qu’un autre, comme dans Le menuisier Künga, le héros éponyme faisant preuve d’une grande ingéniosité pour échapper à un sort funeste, parvenant même à faire se retourner contre lui la machination de l’artiste royal qui souhaite sa mort. D’autres contes mettent en exergue le thème de l’amour, comme La jeune fille silencieuse, qui refuse tous les prétendants qui se présentent à elle, craignant d’avoir à revivre la douleur de la perte, dont elle a souffert dans ses vies antérieures, et La jeune fille qui s’empare du cœur répète le motif de l’amour éternel qui jamais ne s’éteint, même par-delà la mort. La spiritualité n’est pas absente de ce recueil, à travers la magie omniprésente et les motifs récurrent de la métamorphose (la grenouille en prince, la jeune fille en vieille femme, etc.) et du prodige, la veine du merveilleux se déployant ici de manière complexe et fantaisiste, nous familiarisant dans le même temps à des croyances ancestrales, certes obscurantistes, mais fascinantes.
Qui pourrait affirmer que, contrairement à Thöndrup, il serait capable de se taire à l’écoute de ces contes « facétieux » - qui parfois s’achèvent abruptement, sur une question du jeune homme cherchant à interpréter le récit et ses symboles ? Nous sommes tous un peu comme lui, subjugués par ces récits sans âge, presque ensorcelés par les « merveilleuses histoires » du loquace cadavre, qui sollicitent notre esprit et notre imaginaire.

Blandine Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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fable traduite du tibétain et annotée par Françoise Robin - Bleu de Chine, 2006

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