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Un
plaisir surnaturel...
Ce passionnant
cycle de contes populaires tibétains possède nombre
de qualités et capte notre attention, dès les premières
lignes, ne serait-ce que par le plaisir qu’engendre sa lecture
; et même s’il n’explique pas tout, cela met sur
la voie pour analyser plus finement ces histoires librement inspirées
des Contes du vampire indiens, puis transportées
(oralement ou par écrit, nul ne le sait vraiment) de l’autre
côté de l’Himalaya et qui, remaniées,
transformées, se sont au fil des siècles adaptées
et intégrées à la culture tibétaine.
La structure narrative est caractéristique d’une tradition
littéraire typiquement orientale (les Mille et une nuits
n’étant qu’un exemple parmi d’autres -
Tokyo Cancelled, le récent
premier roman de l'anglophone Rana Dasgupta en étant un autre)
et l’on trouve ici un récit premier, qui encadre vingt-quatre
contes relatés par un unique narrateur : un cadavre taquin
et astucieux, transporté dans un sac par un jeune homme,
Thöndrup, qu’il tâche de distraire et d’égarer
par le biais de ses histoires. Thöndrup a en effet commis,
bien malgré lui, des crimes qu’il doit maintenant expier,
sur les conseils d’un vieil ermite, un sage homme qui est
venu à sa rescousse ; la mission purificatrice du jeune homme
consiste à ramener sur son dos un cadavre magique, Ngödrupchän,
tâche aisée à accomplir, à condition
de ne plus « prononcer un son après l’avoir
pris. (…) Si tu prononces une seule parole, il t’échappera.
»
Thöndrup parvient au charnier indiqué par le vieux sage,
attrape, ligote et enferme le cadavre dans le sac, puis prend le
chemin du retour, sans oublier qu’il ne doit parler sous aucun
prétexte ; mais Ngödrupchän a, justement, plus
d’une histoire dans son sac, et voyant que le garçon
refuse de répondre à ses questions, décide
de les lui raconter – et Thöndrup est vite sous le charme
de chacune d’entre elles ; ainsi, quand vient le dénouement
de chaque conte, il ne peut s’empêcher de laisser échapper
une exclamation ou une question – là, le cadavre est
libéré, s’envole et Thöndrup repart inlassablement
le chercher dans le charnier… et ainsi de suite, vingt-quatre
histoires durant…
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L’on
côtoie des princes jaloux et des rois cupides, des
héros pauvres et ingénus, loyaux ou astucieux,
des démones assoiffées de sang ou autres génies,
des chevaux magiques et des oiseaux bavards, des indigents
ployant sous l’impôt, des faux devins ou des
déités pleines de compassion…
Les personnages, quand bien même ils seraient fonctionnels
(incarnant une valeur, une qualité, un travers, ou
un statut social) ne se ressemblent pas et changent d’une
histoire à l’autre, même si le schéma
narratif récurrent consiste à exposer les
qualités de l’un (souvent démuni) et
les défauts de l’autre (cruel et puissant)
puis à montrer comment l’ingéniosité
ou la bonté du premier lui permet de soumettre le
second ou d’annihiler ses pouvoirs.
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D’un point
de vue social, ces contes font figure de descriptions très
réalistes, et recèlent une part certaine de subversion,
montrant combien les apparences sont trompeuses et que le plus fort
n’est pas celui que l’on croit. L’intelligence
du peuple, des simples et braves gens, s’oppose ainsi constamment
à la cruauté des puissants, aveuglés par leurs
richesses, et déjoue les pièges et les injustices
qu’infligent les plus malfaisants, le petit peuple prenant
ainsi sa revanche. Parfois,
les méchants sont contrariés par le simple fait d’avoir
à porter le même nom qu’un autre, comme dans
Le menuisier Künga, le héros éponyme
faisant preuve d’une grande ingéniosité pour
échapper à un sort funeste, parvenant même à
faire se retourner contre lui la machination de l’artiste
royal qui souhaite sa mort. D’autres contes mettent en exergue
le thème de l’amour, comme La jeune fille silencieuse,
qui refuse tous les prétendants qui se présentent
à elle, craignant d’avoir à revivre la douleur
de la perte, dont elle a souffert dans ses vies antérieures,
et La jeune fille qui s’empare du cœur répète
le motif de l’amour éternel qui jamais ne s’éteint,
même par-delà la mort. La spiritualité n’est
pas absente de ce recueil, à travers la magie omniprésente
et les motifs récurrent de la métamorphose (la grenouille
en prince, la jeune fille en vieille femme, etc.) et du prodige,
la veine du merveilleux se déployant ici de manière
complexe et fantaisiste, nous familiarisant dans le même temps
à des croyances ancestrales, certes obscurantistes, mais
fascinantes.
Qui pourrait affirmer que, contrairement à Thöndrup,
il serait capable de se taire à l’écoute de
ces contes « facétieux » - qui parfois s’achèvent
abruptement, sur une question du jeune homme cherchant à
interpréter le récit et ses symboles ? Nous sommes
tous un peu comme lui, subjugués par ces récits sans
âge, presque ensorcelés par les « merveilleuses
histoires » du loquace cadavre, qui sollicitent notre
esprit et notre imaginaire.
Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

Lire
aussi La
Controverse dans le jardin aux fleurs
fable traduite du tibétain et annotée par Françoise
Robin - Bleu de Chine, 2006
Chine,
du côté des livres
http://www.asiatheque.com/
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