The Frozen Deep
Hesperus Press, 2004

 

Du théâtre au roman

En réhabilitant des textes classiques auparavant relégués à l’arrière-plan du corpus populaire, Les éditions Hesperus ne cessent de nous surprendre. Le parcours de ce « roman » signé William Wilkie Collins, précurseur du genre policier, romancier prolifique et progressiste, est plutôt tarabiscoté : The Frozen Deep est à l’origine une pièce de théâtre, mise en scène par Charles Dickens en janvier 1857 avec, dans les rôles principaux, Collins et Dickens en personne ! Bien des années plus tard, l’auteur l’adapte et lui donne une tournure romanesque, et le récit est publié sous la forme d’un feuilleton dans le magazine Temple Bar, d’août à septembre 1874. Ceci explique probablement pourquoi le roman tient davantage de la «curiosité» que du chef d’œuvre.

C’est ainsi que le lecteur, sans nécessairement connaître la forme originale de l’ouvrage, perçoit d’emblée sa théâtralité : la mise en place des « décors » est évidente, les dialogues l’emportent sur le récit (la plupart du temps des didascalies améliorées…) et l’on accède rarement aux pensées des personnages, dont les entrées et les sorties, soit dit en passant, sont rigoureusement signalées, ajoutant à l'artificialité de l'ensemble.
Les protagonistes, très vite présentés, sont peu approfondis, et chacun d’entre eux a une fonction bien définie dans la succession d’événements dramatiques qui vont se jouer. Clara, une jeune orpheline, est secrètement amoureuse de Francis Aldersley, lequel le lui rend bien ; il s’apprête pourtant à quitter l’Angleterre afin de prendre part à une expédition arctique (celle de 1845, un échec) ; Mrs Crayford, dont l’époux fait lui aussi partie de l’expédition, s’inquiète pour Clara, sa fidèle amie. Cette dernière lui avoue qu’elle craint le retour imminent de Richard Wardour (parti en Afrique), un soupirant que les silences de Clara avaient encouragé – il est convaincu que Clara attend son retour avec impatience et la jeune fille (medium à ses heures) s'inquiète … Quand il apprend que Clara en aime un autre, il décide, sur un coup de tête, de s’embarquer lui aussi pour l’Arctique – un geste qui terrifie Clara, qui craint maintenant pour la vie de Francis, son fiancé...

L’intrigue n’a rien d’exceptionnel et fleure bon la romance à deux sous, mais il est plus aisé d’excuser un écrivain du calibre de Collins (dont les excellent romans, tel La Dame en blanc, Mari et femme ou La Pierre de Lune, ont laissé leur empreinte en littérature) que n’importe quel autre écrivain moins influent. On lui pardonnera donc ce récit mineur, ses coups de théâtre si prévisibles, ses artifices et les grosses ficelles (d'invraisemblables retrouvailles...), l'absence réelle de suspense, les bons sentiments (honneur, courage, sacrifice, fidélité...) et le rôle assigné aux personnages féminins (oisifs et dépendants) qui dépouille le texte de toute ironie, et l'on s'en ira (re)lire un autre de ses romans…

B. Longre
(janvier 2005)

voir aussi
The Haunted Hotel Zulma classics, 2005
Who killed Zebedee ?
(Hesperus, 2002)
une courte introduction : W.W. Collins

Hesperus Press
http://www.hesperuspress.com

Autre titre d'Hesperus
The diary of Adam and Eve (Mark Twain)

romans de WW Collins
http://onlinebooks.library.upenn.edu/

sites consacrés à l'auteur:
http://www.deadline.demon.co.uk/wilkie/wilkie.htm
http://www.rightword.com.au/writers/wilkie/