Collekto
Editions Pyramyd, 2005

 


Testez votre Quotient Imaginatif !

Internet n’en est pas à son premier paradoxe. On savait déjà que le réseau avait pour étonnante conséquence de mettre en valeur l’objet-livre, et ce notamment par le biais de magazines culturels (tel Sitartmag) et d’éditeurs en ligne. En somme, l’écran ne viendrait pas concurrencer le papier car il s’agit d’un support autre. Le collectif Trafik met en lumière une autre bizarrerie : alors qu’Internet semblait garantir l’anonymat de l’utilisateur caché derrière son ordinateur et menacer de dé-personnalisation et de déshumanisation ce monde virtuel, voilà que l’on se met à y tisser des liens particuliers et à laisser sa marque de tâcheron à cet énorme édifice auquel chacun apporte sa pierre. C’est le principe mis en œuvre par les deux graphistes Pierre Rodière et Julien Sappa, le typographe Damien Gautier et le développeur informatique Joël Rodière dans le centre d’expérimentations multimédia d’Issy-les-Moulineaux : le Cube. Là-bas, quelques cent ordinateurs sont mis à disposition du public. Le collectif pose alors la question du lien entre les iMac et leurs utilisateurs, question qui peut paraître incongrue à tous ceux qui ne se sentent pas réellement proches de ces machines mais plutôt… comment dire… seuls et désemparés ? A tous ceux-là, et aux autres, qui soulèvent ce problème : «comment créer un lien privilégié entre le lieu et ses visiteurs quand chacun des outils appartient à tous ? », Trafik répond : « Avec des icônes qui customisent, depuis 2001, la centaine d’iMac et suggèrent ainsi une communication silencieuse entre les visiteurs. »

Et le collectif n’en est pas à son premier coup d’essai. B.DULE, PIVIZZ et SIGNOTEK (comprenez « signothèque ») constituent d’autres projets similaires, faisant appel à Internet et aux internautes pour mettre en place des bases de données virtuelles où l’on peut donner vie à un truc animé, un bidule étrange ou un machin rigolo, sur un ordinateur que l’on ne trouve plus rébarbatif du tout. C’est comme si, grâce à lui, vous deveniez un petit artiste, mais un artiste quand même, capable non de créer de toutes pièces mais de participer à l’élaboration d’une œuvre commune à des centaines d’autres internautes, et conservée par Trafik sous la licence Creative Commons. Comme l’explique C. Kirchstetter, « désormais, l‘œuvre peut aussi s’envisager comme communautaire et anonyme ». La notion de communauté peut aussi être soulignée en suivant deux critères qui distinguent, une fois n’est pas coutume, la forme et le fond.


La forme, ce serait le langage phonético-SMS, gage de cohésion de la « jeune » communauté adoratrice et pratiquante de la sacro-sainte trinité Internet/Téléphone Portable/MP3. En voici quelques exemples savoureux : « I-BOO », « IVANéGé », « LéRISSON FéDUSKI », « GAFOLOU »… Quant au fond, au contenu qui relie entre eux les membres de cette génération branchée mais sans fil, c’est cette enthousiasmante culture populaire faite de séries cultes, de dessins animés, avec leurs héros incontournables (Spiderman, Albator ou encore le 2 en 1 « forme et fond à la fois » : « I.T. »). On y trouve souvent, en première place des figures de référence, les personnages des inénarrables épisodes de la série Starwars (en tout cas, je ne m’y essaierai pas).

Ainsi certains internautes ont-ils reproduit, à l’aide de leurs petits doigts agiles, de quelques clics de souris et d’une imagination fertile, « VADOR », « PRINCESSE LEIA », « YODA », «SKYWALKER » et même, en exclusivité, « LA MERE A YODA » en puisant, pour le projet PIVIZZ, dans quatre bibliothèques (« pour les corps, les éléments caractéristiques, les sons et les comportements »). Chacun des quatre projets décline ce principe. Celui de la SIGNOTEK, conçu à l’occasion de la Fête des Lumières en 2000 (Lyon) suite à un appel à projet de la galerie Roger Tator, met à disposition sur www.collekto.org un module où « l’auteur clique sur quelques-unes des 144 pastilles, les faisant apparaître ou les effaçant ou gré de ses impulsions. Différents visuels se dessinent au fur et à mesure sur l’écran ». Ayant visité la page ICONE et dessiné un signe illisible qui ressemblait plus que vaguement à un idéogramme asiatique, cette phrase de Pierre Desproges me revînt : « quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs » et j’écrivis : « idée au gramme ».

Louise Charbonnier
(août 2005)

chez le même éditeur :

9e concept
Tabas

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