J’accuse !
Editions Syros

 

 

Gros plan sur une collection qui dénonce
J’accuse ! chez Syros

Reprenant à son compte le célèbre cri d’Emile Zola, s’indignant du sort fait au capitaine Dreyfus à la fin du XIXe siècle, les éditions Syros lançaient en 1992 la première collection militante des droits de l’homme, J’accuse !, destinée à un public d’adolescents et de jeunes adultes et inaugurait un nouveau genre, entre fiction et documentaire.
Chaque titre est constitué de deux parties : la première propose des récits et des témoignages contre les barbaries et injustices perpétrées aujourd’hui sur notre belle planète, recueillis par un journaliste et parfois réécrits par un auteur ; la seconde constituée d’un dossier documentaire apportant des données objectives sur le sujet traité afin d’étayer solidement le propos, donnant des chiffres, des références de lois et les actions entreprises pour dénoncer. Chaque titre est soutenu par une association, Amnesty international, Médecins du monde, Handicap international, entre autres, qui réalise ou cautionne le dossier.

A cette époque et pendant plusieurs années, les « J’accuse ! » furent habillés d’une couverture noire, noire comme les faits dénoncés, sur laquelle se détachait un dessin saisissant en couleurs. La collection, unique en son genre, et conçue pour toucher facilement un public jeune, pas forcément ni bon lecteur ni averti, s’imposa rapidement dans le paysage éditorial français pour la jeunesse, et gagna sa légitimité et sa place dans les établissements scolaires.
Quinze ans plus tard, les « J’accuse ! » sont toujours là, puisque la barbarie n’a, hélas, pas disparu et ils remplissent leur office : dénoncer, expliquer, donner des arguments, étayer, aider à se forger une opinion et une vision plus juste, aider à devenir citoyen du monde. Avec cette collection courageuse et nécessaire, on est loin des sentiers battus et parfois rebattus des genres à la mode, tels que la fantasy ou les romans de sorciers, mais elle permet aussi aux jeunes de se faire un jugement et d’avoir des mots pour dire leur monde.

Dirigée aujourd’hui par Philippe Godard, elle a subi un relookage, a perdu son noir au profit d’une couverture crème plus douce, au graphisme beaucoup plus stylisé, avec le titre éclairé d’un sous-titre explicite annonçant d’emblée le sujet dont on va parler.

 

 

Les nouveaux titres

Le Pacte d’Awa, pour en finir avec les mutilations sexuelles
Agnès et Elise Thiébaut, en partenariat avec Gams, Syros, 2006

Quatre témoignages pour entrer dans le vif d’un sujet difficile, dont on parle de plus en plus, heureusement, tant en Occident qu’en Afrique, et pour lequel de très nombreuses personnes, hommes et femmes, se mobilisent dans le monde.

Sophie est malienne. Elle a 53 ans, vit en France aujourd’hui, et a été excisée à l’âge de 8 ans, alors qu’elle vivait en pays Dogon. Elle raconte ce qu’elle a vécu, sans aucune préparation ni précaution, avec pour seules recommandations les paroles de sa mère : « Je sais que cela te fera très mal, mais tu dois passer par cette épreuve, cette initiation, pour trouver ton identité et pouvoir t’intégrer dans la société. [ …] Plus tard, quand tu seras toi-même une mère, tu devras faire exactement les mêmes recommandations à tes filles.» Un peu plus tard, alors qu’elle fréquente l’école, elle comprend que toutes les filles ne sont pas excisées. Avec un groupe d’amies, elle conclut un pacte, le pacte d’Awa, et se jurent que leurs propres filles échapperont à ces mutilations et qu’elles lutteront pour qu’elles cessent. Elle s’installe en France un peu plus tard et respecte sa parole !

Bobo a 36 ans, est malienne aussi. Elle ne se souvient pas de l’excision qu’elle a subie, sans que sa mère le sache et qu’elle l’accepte, alors qu’elle n’était qu’un bébé. Elle vit aujourd’hui en France, travaille aussi au Mali avec des associations de femmes dans les villages, s’occupe des jeunes filles excisées en France, et a décidé de subir une opération réparatrice, chirurgie que le docteur Foldès a mise au point, après avoir travaillé longtemps en Afrique pour Médecins du monde.
Sekou est né au Mali, dans l’ethnie bambara. Il a 45 ans et sa première fille de sept mois est morte dans ses bras à cause d’une hémorragie provoquée par l’excision. C’est la propre mère de Sekou qui a opéré, en exciseuse professionnelle, et elle n’en éprouve aucun remords. Sekou a dû s’exiler en France avec sa femme et sa deuxième fille pour échapper aux pressions de sa famille et à la volonté de sa mère d’exciser son autre petite-fille !
Khadou est éthiopienne. Quand elle avait 7 ans, à Addis-Abeba, elle a été excisée et infibulée. Elle milite aujourd’hui pour dénoncer ces pratiques barbares et pour que les femmes éthiopiennes voient leurs conditions de vie améliorées. « Souvent j’entends dire que l’excision, c’est notre identité. Mais mon identité, ce n’est pas un sexe cousu. Ma culture, c’est aussi une certaine façon de voir la vie, une langue, une cuisine, des tissus, de l’art, des écrits, une histoire, des contes, des héros. On peut renoncer à des pratiques sans perdre sa culture. »
La partie Documents explique ce qu’est l’excision, indique les pays qui la pratiquent bien que, parfois, les lois en vigueur dans ces pays, l’interdisent, passe en revue les différentes raisons que l’on peut avancer pour comprendre une telle pratique et aborde aussi toutes les questions de santé liées à cela. Elle aborde aussi les manières dont, partout dans le monde, des gens se mobilisent pour faire abolir ces pratiques mutilantes, femmes, villageois dans les pays africains, exciseuses elles-mêmes parfois, associations, griots, imams, frères et sœurs, professionnels de santé…
En fin d’ouvrage, une présentation de l’association Gams : Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles et autres pratiques néfastes à la santé des femmes et des enfants, créée en 1982, et une interview de sa directrice, Isabelle Gillette-Faye. Cette association peut intervenir dans les établissements scolaires.

 

Une enfance intouchable, la condition des hors-castes en Inde
de Balwant Singh et Philippe Godard, en partenariat avec Amnesty International, Syros 2006

La première partie de l’ouvrage est constituée du témoignage de Balwant Singh, un intouchable du nord de l’Inde, né en 1933 dans une caste de dalits (terme qui provient du marathi, langue parlée dans le Maharashtra, la région de Mumbaï et qui signifie littéralement personne opprimée et exploitée.), c’est-à-dire intouchables ou hors-castes.
Balwant Singh raconte ici la première partie de sa vie, son enfance et son adolescence, au sein d’une famille pauvre très pieuse, très respectueuse des traditions hindouistes, sur lesquelles sont fondées la société indienne et le système des castes, difficile à comprendre et à appréhender pour les Occidentaux. Il raconte les humiliations constantes que les intouchables doivent subir au quotidien et la colère qu’il éprouvait quand il était enfant devant tant d’injustices et d’états d’esprit aussi figés.

Il fait part de l’immense espoir qui a soufflé sur l’Union indienne pour tous les hors-castes lorsque le pays a accédé enfin à l’indépendance et que Gandhi défendait les opprimés. Il dit son désir d’apprendre, de faire des études, d’aller aussi loin que possible pour échapper à sa condition. Il explique sa soif de culture, d’ouverture, de découverte du monde par le biais des livres et l’écart qui s’est creusé peu à peu avec sa famille : l’intransigeance de son père qui ne voit pas l’intérêt que son fils fasse des études et quitte le village pour aller à l’université d’Allahabad, les pressions familiales pour qu’il se marie selon les traditions, les moqueries et l’incompréhension qui ont baigné son adolescence. Il dit enfin sa décision de partir malgré tout pour réaliser ses projets.
Ce témoignage a été publié dans le livre autobiographique, Struggle against Slavery (Lutte contre l’esclavage), que Balwant Singh publia en Inde en 1998. Par la suite, Balwant Singh a poursuivi ses études, a réussi à entrer dans la haute administration indienne dont il démissionna, est devenu avocat et militant, s’investissant par ses écrits, ses conférences et toute sa vie dans la lutte pour dénoncer la condition des dalits.
Dans la partie Documents, Philippe Godard éclaire le récit de Balwant Singh en apportant des informations précises et aisément accessibles, y compris pour des adolescents, sur la situation de l’Inde, sur le système de castes : castes religieuses de l’hindouisme, et castes socioprofessionnelles, sur ce que c’est concrètement d’être dalit aujourd’hui au sein de l’Union indienne. Il conclut sur une réflexion qu’il convient à tous de méditer car elle concerne l’ensemble du monde : « L’Inde constitue peut-être une sorte de laboratoire de nos sociétés occidentales du futur proche : si nous laissons les marques d’appartenances communautaires se développer, si nous fondons notre société sur l’affrontement et la compétition tous azimuts plutôt que sur la coopération, la considération et le dialogue, nous risquons d’en arriver à une situation de violence entre communautés. L’Inde peut nous servir d’exemple à méditer, et la situation des dalits et leurs luttes nous montrent sans aucun doute que d’autres voies sont possibles que celles de l’exclusion et du rejet sont préférables et profitables à tous. »
Bibliographie et présentation d’Amnesty international en fin d’ouvrage.
Passionnant, éclairant et intelligent.

 

Derrière les barreaux, les prisonniers en France
de Philippe Godard, Syros 2006

Philippe Godard aborde dans cet ouvrage un sujet difficile, souvent tabou et qui déclenche de vives polémiques. Que se passe-t-il dans les prisons ? Quel est le rôle de la prison aujourd’hui en France : punir ou réinsérer ? Comment peut-on vivre un enfermement ? Comment les familles vivent-elles cela ? Quelle est la situation des prisons en France ? Autant de questions qui, lorsqu’elles sont en débat, amènent des réactions passionnées et contradictoires.
Plusieurs témoignages de détenus ouvrent le livre : Jean-Claude, 40 ans, dit la violence qui y règne, la drogue, la haine. « Je ne pense pas que c’est en enfermant une personne pendant tant d’années qu’on arrive à quelque chose. » Nicolas, tout juste vingt ans, qui a été emprisonné très jeune, et qui dit la grande solitude dans laquelle il était et la détresse quand il est sorti sans aucun accompagnement ni projet. Philippe B., 40 ans, qui a trouvé la poésie en prison et la force de caractère qui lui a permis de ne plus se laisser marcher sur les pieds. P., 57 ans, a été emprisonné la première fois à l’âge de 18 ans. « La prison n’est pas une punition,elle est une humiliation permanente, une infantilisation de l’individu, sa négation même. »

Betty est femme de prisonnier. Elle témoigne de cette difficulté-là, de l’énergie qu’il faut pour aider un mari emprisonné, lui trouver de l’argent, aller le voir régulièrement, de la frustration sexuelle lors des parloirs, de sa grande solitude car jamais il n’est question de ce que vivent ceux qui sont dehors.
La partie Documents apporte des éclairages précis et étayés sur la vie des prisonniers depuis la Révolution française, sur les types de prisons en France, sur la délinquance et l’emprisonnement, la réalité quotidienne des prisonniers et sur le débat qui voit s’opposer deux conceptions de la prison : politique de répression dure ou politique de compréhension (ce qui ne signifie pas que l’on trouve des excuses aux prisonniers). Enfin une série d’entretiens avec des responsables de foyers d’hébergement et une liste de ressources complètent utilement ce dossier.
Un livre très honnêtement fait, qui donne des clés pour penser par soi même.

 

Marabuntas, la violence des gangs au Honduras
de Philippe Godard, en partenariat avec Amnesty International, Syros 2006

En Amérique du Sud, le mot « marabuntas » désigne, au sens littéral, une espèce de fourmis très destructrices dont les colonnes rasent toute vie sur leur passage. L’abréviation « mara » vise par extension les gangs d’enfants et de jeunes qui sont une réalité dans les villes latino-américaines.
Le Honduras, qui n’est pas un pays touristique,est réputé surtout pour sa grande pauvreté et sa violence. La population y est très jeune, 3,5 millions de personnes (sur les 7 au total) ont moins de 18 ans et l’on estime aujourd’hui que 35 000 jeunes font partie de gangs.
L’objectif de l’ouvrage est de montrer la réalité de la vie de ces jeunes, qui ne se résume ni à la violence, ni à la pauvreté, d’expliquer les caractéristiques de la violence au sein des maras et la hiérarchie très stricte qui y règne, dans la partie Documents, la plus importante du livre.

Dans la partie Témoignages, on peut lire la conclusion du rapport 2004 de l’Unicef et du CIDH (Commission Interaméricaine de défense des Droits de l’Homme) ainsi que le témoignage d’ex-mareros, chose assez rare car les membres des gangs parlent peu, par crainte de la police bien sûr, mais aussi de leurs propres camarades ou des bandes rivales.
« Je vis dans la rue depuis l’âge de neuf ans, et c’est mieux d’être avec la mara que seule. Bien que, parce que je suis une femme, ce soit plus difficile. » « Une fois je l’ai eue mauvaise parce qu’on doit gagner le respect. Je devais « couper » un membre d’une autre mara qui se prenait déjà pour un dur, parce qu’il avait battu un pote, avec d’autres de sa mara, et pour un peu, ils le tuaient. Je l’ai suivi et, quand j’ai pu, je l’ai chopé fou et je lui ai mis trois coups de couteau. Il est resté là en vomissant du sang. »

Après la lecture de cet ouvrage, parfois un peu difficile à cause de la violence extrême dont il est question, on est bien sûr amené à se poser toutes sortes de questions, en particulier celle-ci : Que peut-on faire pour stopper ce cercle infernal, violence terrible, répression terrible aussi, dans ce pays où les atteintes au droit de l’homme sont plus que fréquentes ?

 

D’autres titres récents

 

Ces ouvriers aux dents de lait, les enfants au travail, de Sigrid Baffert, octobre 2006
Réédition de l’ouvrage, paru tout d’abord en 2001

La pêche miraculeuse, les enlèvements en Colombie, de Alain Devalpo, octobre 2006
Réédition de l’ouvrage, paru tout d’abord en 2004

Dernière solution, fuir, être réfugié politique aujourd’hui, de M. Zamora, juin 2006

 

Les anciens titres encore disponibles

 

Marie contre les mauvaises fées, le droit à la santé aujourd’hui
de Laurence Binet, en partenariat avec Médecins sans frontières, octobre 1999

Ce titre traite du problème du droit aux soins aujourd'hui. Et ce à travers deux témoignages : le premier raconte les galères d'Alice, une jeune fille sans domicile fixe et sans ressources, qui, malade, ne sait comment se faire soigner. Elle raconte comment elle a enfin pu trouver de l'aide dans un centre de soins humanitaires à Paris et comment elle y a rencontré des gens capables de l'écouter et de lui redonner envie de s'en tirer malgré la tuberculose dont elle est atteinte.

Avec le second témoignage, nous suivons Marie, une jeune médecin engagée avec Médecins sans frontières en Ouganda où elle soigne des patients atteints de la maladie du sommeil, une maladie provoquée par les mouches tsé-sté qui pullulent dans le nord-ouest du pays et y provoquent de véritables épidémies. Il existe peu de médicaments pour soigner cette maladie mortelle, dont un, l'Ornidyl, hors de prix pour les populations africaines, et dont l'unique laboratoire qui le produit a décidé l'arrêt de la production en 1996 pour cause de non-rentabilité. On comprend ici que les laboratoires pharmaceutiques sont essentiellement guidés par l'argent et non par le souci de soulager des populations en grande difficulté. En fin d'ouvrage, un dossier documentaire sur le droit et l'accès aux soins, y compris en France et sur l'aide humanitaire.

 

Destins de femmes, femmes et filles afghanes
de Rolande Causse, avec l'association Negar et la CCAS, avril 2003

Le chardon tchètchène, la Tchétchènie sous les bombes russes
de Laurence Binet, en partenariat avec Amnesty International et Médecins sans frontières, septembre 2003

Lao, Wee et Arusha, enfants prostitués en Asie
de Franck Pavloff, 1997

Le silence et la haine, racisme, de l’injure au meurtre
de Marie-Laure Combesque, 1997

Prich l’enfant blessé, une mine = une vie amputée
de Reine-Marguerite Bayle, en partenariat avec Handicap international, avril 1998

Les cris du silence la torture
de Bernard Solet, en partenariat avec Amnesty International, décembre 1999

Dolma la rebelle, le Tibet sous la botte chinoise
de Reine-Marguerite Bayle, en partenariat avec Aide à l'enfance Tibétaine et Amnesty International, septembre 2000

Les petits soldats, quand les enfants reviennent de guerre
avec Handicap International et Enfants soldats de Sierra Leone, septembre 2003

Entre guerre et misère, les esclaves aujourd’hui
de M. Combesque, en partenariat avec La Ligue des droits de l’homme, avril 2005

Bedirya la volontaire, l’éducation des filles en Afrique
de Gérard Dhôtel, en partenariat avec Amnesty International, octobre 2005

Catherine Gentile
(novembre 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

http://www.syros.fr/