COLLECTION ‘05
Exposition - du 17 juin au 15 octobre 2006
Institut d’Art Contemporain, Villeurbanne

 

 

Site officiel

Institut d'art contemporain
11 rue Docteur Dolard
69100 Villeurbanne
Tel. 04 78 03 47 00

 

 


De la collection à la collection de collections, ou Le catalogueur catalogué.

De la collection ’05 présentant les acquisitions de l’année 2005 par l’Institut d’Art Contemporain à la collection de collections, il n’y avait que l’espace de notre propre sélection. Le taxinomiste qui sommeille en nous s’est donc permis de choisir deux artistes qui ont réveillé un irrépressible besoin de classer, analyser, ranger : Géraldine Kosiak et Claude Closky.

Première artiste sélectionnée par nos soins, Géraldine Kosiak est l’auteur d’une série de dessins « Catalogués ». Affichés au mur, des dessins à l’encre noire représentent des objets, arbres ou animaux classés par thématiques : rongeurs, squelettes de dinosaures, produits ménagers, perceuses… Chaque feuille blanche se présente donc comme une planche d’encyclopédie. Et chaque objet de la collection ainsi épinglé au mur est accompagné d’un numéro qui lui attribue une place au sein d’une série. Chaque dessin se veut descriptif et informatif, telle l’illustration d’un mot dans un dictionnaire. Cet aspect objectif et scientifique n’en est pas moins chargé d’une poésie du quotidien, d’un étonnement pour le singulier et d’une curiosité pour l’infra-ordinaire qui motive l’observation puis le dessin. Ce double mouvement consistant à découvrir, puis à consigner cette découverte, relève d’un collectionnisme latent, dont le processus même d’accumulation est à l’origine de la découverte, par le collectionneur, de sa collection : « En regardant cette planche », écrit Géraldine Kosiak «je m’aperçois à quel point j’ai toujours été attirée par les encyclopédies, les dictionnaires, les catalogues, fiches, les méthodes. Je peux rester des heures à regarder des catalogues d’outillage, comparant toutes les scies sauteuses, le meilleur tournevis […]. Quand je me promène dans la nature, je vais ramasser le moindre morceau de bois, les plus petits cailloux […]. On ne sait jamais, ça peut toujours servir. »
En cela, l’enfant serait un collectionneur qui s’ignore, tandis qu’un collectionneur adulte tenterait d’ignorer le fait qu’il n’est plus un enfant. Là encore, la collection est un espace et un temps où l’abondance de règles internes d’ordonnancement n’a d’égale que la transgression des contraintes qui peut s’y épanouir (ici, par exemple, le « retour à l’enfance »). De ce fait, les dessins de Géraldine Kosiak sont accompagnés d’une sorte de péri-texte permettant l’annotation, la numérotation, la présentation, qu’elle soit textuelle ou formelle : « Aujourd’hui, en parlant avec Fabio, je décide de mettre dans ce livre la date et le temps qu’il fait, comme un carnet de bord. […] la réalisation est de plus en plus claire : les notes seront à la fin du livre, la couverture sera toilée […] très sobre. Au départ, je voulais l’appeler « Catalogue » et mettre un vrai bon de commande à la fin, pour commander un dessin original d’après sa référence. J’aime bien l’idée, mais je ne sais pas si j’aime la réalité. » Ce commentaire périphérique mais essentiel à toute collection, qu’il soit oral lorsque le collectionneur présente son œuvre, ou écrit, est présent pour le livre « Catalogués » mais aussi pour l’exposition correspondante présentée à l’IAC. Ainsi, le dispositif de présentation des dessins (péri-texte, affichage des planches au mur) garantit l’intégrité de la collection et de son support (la page blanche) malgré le changement d’environnement (du livre à l’exposition). Le dispositif essentiel de la collection réside donc, comme en témoigne cette œuvre, dans ce péri-texte présentatif.

L’œuvre de Claude Closky intitulée Journal est elle aussi « basée sur des principes d’accumulation et de classification. En taxinomiste avéré et analyste caustique de l’inflation consumériste, [il s’attache à] dépecer et restituer l’invasion médiatique, son pouvoir pernicieux, ses effets uniformisants et aliénants.» Cet artiste sélectionne de chez lui des images sur des sites de presse ou des blogs : c’est « le monde vu de son bureau ». Ces images sont ici présentées sous la forme d’un diaporama où elles défilent, accompagnées d’un bruit qui les explicite ou les commente de manière souvent amusée, ironique et distanciée. Elles montrent sur le même plan des événements médiatiques (« un événement, disait Jacques Faizant, c’est un commentaire sur l’actualité ») ou des moments du quotidien : rire, sommeil, marche ou travail… car chaque image qui défile sur le même grand écran de projection a droit au même temps de diffusion, très court, et au même type d’onomatopée brève : sonnerie, extrait de musique, applaudissement ou rire… L’amusement succède au tragique, puis au comique sur un rythme rapide qui ne laisse que peu de place à l’analyse. Le spectateur soumis à ce flot d’images qui l’attristent, le choquent, le surprennent et le dérident tour à tour est bientôt submergé : la longueur de la projection au regard de la quantité d’images projetées a pour effet de mettre l’observateur face à ce qu’il voit réellement, à savoir non plus des scènes de famines, de liesse ou de désespoir, mais bien des images. Cette installation dénonce en cela l’abus d’images médiatiques – sera-t-elle bientôt répréhensible, au même titre que l’abus de biens sociaux ? Le dispositif médiatique uniformise et nivelle l’événement et son image. Il y réinjecte sa propre hiérarchie qui est celle des titres de journaux papier, en ligne ou télévisés. Mais dans cette œuvre, il n’y a plus de place pour le qualitatif, pour la hiérarchisation de l’importance de l’événement entre le gâteau porté à bout de bras par un président Bush au sourire bienheureux, la signature de traité et le tir du soldat. L’image est privée du discours médiatique qui la naturalise. Seul reste le processus de sélection sur la toile, puis par l’artiste. Par le biais de cette présentation, ces clichés échappent enfin aux clichés.

Louise Charbonnier
(août 2006)