Equipée
sauvage
Le périple
de Nick Cohn, revenu sur les lieux de sa jeunesse, est loin d'être
banal : il raconte comment, durant des mois, il a sillonné
les routes d'une Grande-Bretagne sur le déclin, "un
pays en proie au trouble, violent et dépossédé,
par endroits au bord de l'anarchie." L'auteur lève
le voile sur un pays bouillonnant, "en permanence sur le
feu", qui se compose d'exclus de tous bords, des marginaux
qui forment une véritable république, anarchique,
chaotique, celle des films de Ken Loach et Mike Leigh.
De Londres à
Manchester, en passant par Liverpool et Bristol et autres régions
frappées par les crises économiques successives, les
rencontres se multiplient, quitte à étourdir à
la fois le lecteur et l'auteur, qui suit fidèlement son guide,
Mary Carson, époustouflante de rage, garçon manqué
profondément humaniste. Ainsi, il redonne figure humaine
à tout un peuple délaissé, des personnages
pittoresques et déjantés, dont la naïveté
est souvent touchante : Johnny Edgecombe, qui a connu son heure
de gloire en 1962, car mêlé de près à
la célèbre affaire "Profumo", des supporters
de foot, des nomades new-age menacés d'expulsion par les
municipalités ; mais aussi des SDF, comme Martha, femme déglinguée
qui a abandonné mari et enfants pour partir en quête
de son amant, ou Megan, dix-huit ans, la battante et championne
de kick-boxing (appris en échange de fellations). Mais la
"république" serait incomplète sans les
plus exclus des exclus, les immigrants pakistanais ou indiens (avec
Bobby, DJ de l'Asian Underground) ou les "West Indians",
comme Laurence, le Jamaïcain, petit truand raté.
Quelques uns parviennent à analyser leur situation, comme
Tom, de Liverpool, qui dit vivre en "subsidocratie" ("ce
qui signifie passer la moitié de sa vie assis sur son cul
à attendre") et sa mère Maggie, qui constate
amèrement que "la seule issue, c'est la délinquance".
Mais le plus grand nombre se contente de livrer (assez facilement)
souvenirs, espoirs et désespoirs, et l'auteur se fait l'unique
messager de ce "peuple" à part ; on regrettera
le fait qu'il décrive plus qu'il ne dénonce, car son
exploration est livrée brute, sans recul ; peut-être
parce que Nick Cohn s'intéresse davantage aux individus qu'au
système qui les dévaste ; ce qui tend à engendrer,
malgré le ton implicitement engagé de l'ouvrage, une
certaine monotonie dans la succession des témoignages. Néanmoins,
son "équipée sauvage" demeure une
exploration, soit informelle, mais quasi anthropologique d'une société
dévastée par des années de thatchérisme.
B.
Longre
(mars 2002)
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