« Le clou dans le fer » : une
expérience continue
Derrière la voix des gens, en filigrane de la voix des gens,
au-delà de la voix des gens, il y a la Poésie. Un
rythme vertical ou concentrique. Des phrases hachées qui
se cherchent, se mordent la queue, se grattent frénétiquement
là où ça les démange. Des mots noirs
qui vont se perdre dans le blanc originel. Des murmures si entêtés
qu’on les confondrait volontiers avec des cris. Le
Clou dans le fer n’est pas une énième
« jeune structure éditoriale » – étiquette
presque infâmante, tant elle semble porter en germe les perspectives
du tarissement et de la disparition. Le Clou dans le fer est un
chantier à ciel ouvert, où les artisans s’ingénient
à river des matériaux volatils sur le blindage du
Sens. Le Clou dans le fer est un travail de rencontres, de choix
affirmés, de soigneuse mise en page, qui dénote une
profonde maturité littéraire.
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À
travers les quatre premiers livres de la collection
« Expériences poétiques »,
une cohérence d’ensemble se dégage, qui
jamais n’occulte les individualités en présence.
Commençons par la Colonne d’aveugles
d’Andrea Inglese qui se dresse au beau milieu
du quotidien, et autour de laquelle s’organise progressivement
l’émiettement autobiographique du poète.
L’esprit, entre rêve et absence, avance en somnambule,
achoppe à ses souvenirs ou aux machines sourdement
présentes de l’appartement. Face « au
peu de monde concédé », il se veut
passant. Le lecteur oscille à sa suite, tantôt
en italien dans le texte, tantôt en français
au fil de la traduction – exemplaire – de Pascal
Leclercq. Au sortir de ce flux d’images et de questions,
une seule certitude s’impose : en poésie, deux
voix valent mieux qu’une. |
On croise ensuite
Arlette Robert, Alias Osiris, Salah Kaler ou encore Catherine Benoît.
Ou du moins Sebastian Dicenaire nous immerge-t-il,
à la faveur de quelques instantanés logorrhéiques,
dans des fragments de leurs discours.
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Ces parfaits inconnus (excepté pour l’une d’entre
elle, réellement croisée à la frontière
suisse) sont, à proprement parler, des pseudos. Des
pseudo-existences. Des pseudo-drames. Ils se signalent donc
à nous, en martelant leurs « personnologues
». Leurs quatre vérités sont bientôt
seize, puis deux cent cinquante-six ; leur syntaxe est truffée,
bondée, saturée. Dicenaire, en entrelaçant
leurs digressions, invente le texte gordien. Les experts en
narratologie auront tôt fait – Dieu merci ! –
de renoncer à dépecer ces pages pour répondre
à la question « qui parle ? » On vous l’a
dit et répété : Personne ! Une personne.
La Personne la plus importante du monde. Celle que vous ou
moi pourrions être, ou sommes déjà. |
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Afin
de démontrer que même la banalité a besoin
d’un séismographe, Vincent Tholomé
a attiré en son laboratoire un seul cobaye,
mais de quel gabarit : John Cage himself. Il le plonge
dans une solution datant de 1935. Il observe et décrit
la moindre de ses réactions, que ce soit dans la contemplation
de son épouse en nuisette, seul au volant, dans la
salle d’attente de son docteur ou lors d’une réception
entre amis. Résultat : une écriture de la compulsion
et de l’itération, qui mime les soubresauts de
l’intime. Il paraît que le compositeur américain
reconnaissait entretenir une « relation amicale
avec le chaos ». Les huit solos, duos ou trios
ici rassemblés ne confirment-ils pas qu’il en
va de même pour Tholomé ? |
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Ramon
Dachs sème quant à lui des points,
non pas aléatoirement, mais selon les principes stricts
d’une très savante marelle. Français,
catalan et espagnol alternent, par sauts minimaux et correspondances.
Ici, pas de verbes, pas de rimes : des pichenettes d’éléments
plutôt, et qui composent au final un univers aux récurrences
déroutantes. Blanc est donc
bien une «topoémologie », où discours,
lieu et création composent une structure absolue dont
la clé est un écho d’Ungaretti : M’illumino
d’immenso. Cette architectonique subtile s’éclaire
lorsque l’on prend la peine de se plonger dans le Codex
mundi, recherche antérieure où Dachs expose
sa théorie de l’écriture fractale. Les
arcanes se révèlent et l’on s’étonne
que si peu de mots débouchent sur tant de ramifications,
pour ainsi dire sur l’infini. |
Pour terminer,
au bout du souffle et du geste scriptural, à la pointe même
de l’ironie la plus esthétisée, se trouvent
les lettres de Mirtha Dermisache. Dans la lignée
des écritures sans référents à la Henri
Michaux ou des illégibiligrammes imaginés par Thinès,
l’Argentine envoie des cartes postales d’outre-langage
à des destinataires incertains, pour transmettre on ne sait
quels aveux ni quelles récriminations. Ce sont des messages
légers, flottants ; un courrier non confidentiel, dont on
peut par conséquent se plaire et se complaire à violer
le secret…
Frédéric Saenen
(janvier 2008)
Ramon DACHS, Blanc. Topoémologie, non paginé, 11 €.
Ramon DACHS, Codex Mundi, écriture fractale II, traduit de
l’espagnol par Anne-Hélène Suárez Girard,
non paginé, 2004, 18 €.
Mirtha DERMISACHE, Diez cartas, sous enveloppe blanche, 20 €
Sébastian DICENAIRE, Personnologue, 75 pp., 11 €.
Andrea INGLESE, Colonne d’aveugles, traduit de l’italien
par Pascal Leclercq, 40 pp., 11 €.
Vincent THOLOMÉ, The John Cage experiences. 8 solos, duos
ou trios (avec choses), 57 pp., 11 €.
Éditions
Le Clou dans le fer, 10 rue du Jard, 51100 REIMS
Deux
coups de marteau et quelques tours de tenaille au Clou dans le fer…
Entretien
avec Stéphane Pihet, Michaël Batalla et Florent
Fajole
Le Clou
dans le fer existe, de façon confidentielle, depuis plusieurs
années. Puis là, tout s’emballe, avec une salve
de parutions dans la Collection « Expériences poétiques
» notamment. Pourriez-vous revenir sur votre parcours depuis
le début du projet, et nous expliquer ce qui a favorisé
la présente effervescence ?
Stéphane
Pihet : C’est vrai que pendant presque sept ans le
Clou s’est tenu dans une sorte de confidentialité.
Nous l’avons assumé jusqu’à devoir en
reconnaître les limites. Cette confidence s’explique
par le seul fait que nos livres étaient fait main, un à
un. Nous ne pouvions alors prétendre qu’à un
tirage d’une centaine d’exemplaires. Souvent moins.
A peine de quoi rendre un livre visible mais suffisant cependant
pour être présent. Nous l’assumions pour deux
raisons, je pense. La première était notre exigence
quant à l’objet-livre lui-même. Un livre n’est
pas une simple chose dans laquelle il y a des mots. C’est
un peu plus que cela. D’une forme qui aurait pu être
indifférente ou anonyme, multipliée, du grain de la
feuille qui aurait pu être simple, de la typogaphie et mise
en page plaquée, nous en faisions le prolongement même
du texte ou du poème. La seconde par le fait que nous ne
dépendions de personne et que nous n’étions
attendus nulle part. Il n’y avait pas non plus de véritables
enjeux financiers ou alors très grossiers, sans conséquences
réelles. Dans ce rythme lent et certainement confus, libre,
surtout libre, chaque livre prenait alors une sorte de présence
saisissante, esthétique, à nos yeux et à ceux
de l’auteur. La logique de sa diffusion, son devenir livre,
a été une question que personnellement j’ai
longtemps repoussée. Je me disais simplement que s’il
devait exister, il trouverait lui-même sa logique. Et paradoxalement,
j’ai l’impression que c’est ce qui a eu lieu.
Cependant la confidentialité, ou plutôt la clandestinité,
ne peut être qu’un temps qui appelle de lui-même
à être dépassé. En fait, soit nous en
restions là, soit il fallait aller plus loin en assumant
tout ce que cela supposait, j’entends d’un point de
vue politique, institutionnel, économique. Ce fut une première
décision. Et puis ce rythme que librement nous nous sommes
donné a été aussi un temps pour clarifier nos
positions théoriques. Je dis bien clarifier et non radicaliser.
Et Il y a eu aussi la rencontre décisive avec Florent Fajole.
Si seuls nous maîtrisions notre histoire, il nous fallait
être désormais à plusieurs pour la continuer
sans rien y perdre, ni rien trahir. Tout cela nous a amenés
il y a un an à changer de logique et à faire un bond,
un saut. Le choix d’un imprimeur, d’un diffuseur,…Et
ces quatre titres en sont le premier moment. En fait, cette confidentialité
longuement mûrie a été le temps nécessaire
de rencontres, simplement et certainement de réponses à
nos questions.
Michaël
Batalla : Le « projet » du Clou dans le fer
est en fait très progressif. C’est-à-dire qu’il
se définit au fur et à mesure que les choses avancent.
Au départ c’est notre passion pour les livres qui nous
a conduits à commencer d’en fabriquer, d’abord
pour mettre en circulation notre propre production. Nous nous sommes
aperçus qu’en fabriquant les premières plaquettes,
nous nous posions des questions nouvelles pour nous, d’ordre
très matériel, portant sur le papier, le façonnage,
la spatialisation des contenus dans le livre. Dès les premiers
temps, nos livres ont été reconnus unanimement (une
unanimité très restreinte) comme « beaux ».
Nous savions (sans bien savoir d’où nous venait ce
savoir) concevoir et fabriquer des livres. Alors c’est assez
naturellement qu’est venu le désir de faire profiter
de ce savoir à d’autres que nous. Cette confidentialité
dont tu parles n’a jamais été vraiment recherchée
pour elle-même. Elle était la conséquence inévitable
de la micro-édition qui pendant environ cinq années
nous a permis d’expérimenter et d’apprendre.
Aujourd’hui c’est vrai qu’il y a quelque chose
comme une effervescence. En ce qui me concerne, je suis de plus
en plus intéressé par ce que nous faisons. Les auteurs
viennent à nous, et nous leur devons de faire circuler leurs
œuvres le plus correctement possible avec les moyens dont nous
disposons. Nous sommes passés à l’imprimerie,
avec des tirages entre 500 et 1000 selon les titres, nous avons
récemment signé un contrat de diffusion avec Anne
Suignard (Diffusion l’Astre) et nous organisons de plus en
plus de présentations publiques.
Florent
Fajole : Pour ma part, je peux donner quelques éléments
relatifs à mon activité éditoriale précédente
et indiquer par là les raisons de l’intégration
de Manglar au sein du Clou dans le fer. Avant de rejoindre Michaël
et Stéphane et de créer la collection « Dispositifs
» en collaboration avec Guillermo Daghero, je menais une aventure
éditoriale en compagnie de Geneviève Chevalier entre
la France et l’Amérique du sud. Notre rencontre avec
l’artiste argentine Mirtha Dermisache fut décisive.
Auteure et créatrice de graphies qu’elle inscrit dans
des formats de communication et d’expression occidentaux,
Mirtha Dermisache énonçait dans un reportage inaugural
de 1970 les critères selon lesquels ses travaux devraient
être publiés. Une exigence : dissocier clairement l’espace
graphique de tout espace sémantique, ce qui suppose l’existence
d’espaces autonomes constituant un seul et même objet
éditorial. Il s’agissait, sans être formulé
de cette manière, de concevoir un objet non pas comme un
bloc compact mais comme un agencement d’éléments
pouvant être articulés sans cesser d’évoluer
dans un périmètre restreint. En somme, ce qu’exige
Mirtha Dermisache dans ce texte publié à Buenos Aires
par Edgardo Cozarinsky, c’est de penser l’objet comme
un dispositif en puissance qui, tout en utilisant les dimensions
du papier, impliquerait une conception scénographique de
l’édition. Ces considérations, dans mon esprit,
naissent directement du statut même de projets conçus
pour être manipulés et favoriser une relation polysémique
(esthétique, intellectuelle, plastique et sensible) entre
un objet et un lecteur ; ce qui revient à inverser le mouvement
concentrique de la conception mallarméenne du livre. Pour
cela, il est crucial de réfléchir à tout ce
dont est constitué un objet éditorial, tant sur le
plan des matériaux physiques, des techniques d’impression
(et de tirage) que du contenu. Car il existe des espaces réels
et des espaces figurés qui cohabitent et que l’on peut
chercher à faire cohabiter de la façon la plus pertinente.
Les premiers correspondent aux distinctions auxquelles renvoient
les critères énoncés par Mirtha Dermisache
; les seconds à des différences de contenu (ce qui
par ex. distingue dans une recherche quelconque une introduction,
le développement d’une problématique, un dossier
iconographique, un index, une bibliographie, etc.). D’emblée,
Michaël, Stéphane et moi nous sommes trouvés
sur ce point essentiel de la réflexion autour de contenus
et de leurs mises en forme, ce qui dans certains cas invite à
redéfinir la notion même d’objet éditorial,
sa spatialité et sa temporalité.
Il semble exister une proximité réelle entre
l’équipe éditoriale et les auteurs publiés.
Cette complicité est patente, ne fût-ce que lors des
lectures publiques, des présentations, organisées
dans les libraires ou des lieux culturels. Est-ce à dire
que vous ne concevez le rapport éditorial que dans une logique
de réseau ? Ne redoutez-vous pas le relatif enfermement qu’à
terme une telle logique pourrait vous faire encourir ?
SP :
Je ne crois pas. Une rencontre appelle une rencontre certes. C’est
vrai que pour beaucoup il y a l’histoire d’un réseau.
Une logique, très certainement, mais c’est l’exigence
ici qui fait réseau et non au préalable l’ami.
Ce qui donne cet effet d’un collectif possible, ou d’une
complicité, tient non pas parce que tout cela se ressemble,
mais au contraire parce que chacun avec une même exigence
affirme sa singularité. A y regarder de près, a priori
rien ne semble poétiquement lier un Inglese avec un Tholomé,
un Dicenaire avec un Dachs, si ce n’est leur exigence.
MB
: On n’échappe pas à la logique de
réseau. Mais pour autant, rien dans cette logique ne prévoit
l’enfermement comme conséquence nécessaire.
D’ailleurs pour le moment, j’ai plutôt l’impression
que nous nous constituons en une sorte de connecteur inter-réticulaire
si je puis dire, c’est-à-dire que nous sommes plutôt
dans une logique de réseau de réseaux. Certains croisements
sont peut-être moins évidents que d’autres mais
cela n’interdit pas la cohérence. Je fais l’hypothèse
que cette apparente complicité dont tu parles est le résultat
d’une chose assez simple en fait, quoique je doive le dire,
pour le moment assez mystérieuse, à savoir que nous
parvenons à satisfaire le désir d’appartenance
à un ensemble cohérent. Cela ne signifie nullement
pour moi qu’il ne puisse pas y avoir de grandes différences,
voire de nettes divergences au sein du catalogue. Cela ne me pose
pas de problème. Mon rôle n’est pas de choisir
des auteurs qui écrivent ce que je pense mais qui m’invitent
dans des régions de la pensée auxquelles je n’accéderais
pas sans eux.
FF :
La façon la plus efficace d’endiguer l’endogamie
et la sédentarité maladives de notre milieu est de
vivre mentalement dans une pluralité de champs et de langues,
de se déplacer et de déplacer les livres et les œuvres,
ce qui revient à concevoir la géométrie éditoriale
non pas comme un mouvement circulaire sinon comme le canevas fractal
qu’utilise Ramon Dachs dans Codex Mundi et qui permet toujours
de verser, grâce à un point d’inflexion, dans
une forme voisine. Notre activité et nos choix relèvent
d’articulations et de basculements ; mais aussi de changements
d’échelles et d’idendités multiples. Personnellement,
j’ai toujours préféré les états
transitoires et achroniques d’un Caillois ou d’un Sarduy
à la transposition dans les domaines de la vie sociale et
de la création esthétique de la téléologie
positiviste d’un Darwin, qui voudrait que les caractères
divergent jusqu’à disparaître.
Une
réflexion théorique forte (sur la littérature,
le langage, la poésie, la post-modernité) semble sous-tendre
votre travail. Pouvez-vous en exposer les lignes de force ?
SP :
Premier point théorique, nous ne sommes pas post-modernes.
Je le précise parce que depuis que nous avons publié
le livre de Boisnard qui porte ce titre, on nous colle ce mot comme
si nous en faisions un livre-manifeste, ce qui n’est pas le
cas. Par contre, et c'est ce pourquoi je le défends, il contient
une véritable pensée en mouvement. Quelque chose y
est dit et pour la première fois.
MB :
En effet, en Belgique, nous nous sommes fait taxer de post-modernisme
alors que, personnellement, je n’ai jamais repris ce concept.
La post-modernité est une séquence théorique
de la philosophie dans laquelle je ne me suis jamais retrouvé
et pourtant on me traite de post-moderne. C’est à la
fois énervant et drôle. Je crois que cette affaire
trouve son origine dans la publication du livre de Philippe Boisnard
dans la collection Eléments. Philippe théorise dans
l’espace conceptuel de la post-modernité, il fait un
travail sérieux, recevable donc criticable, il nous le propose,
nous le publions. Nous ne nous pensons pas dans cet espace conceptuel
pour autant. Il faut disjoindre les questions. Quand nous publions
ce livre, nous faisons un travail d’éditeurs, pas de
penseurs. Nous défendons l’effort de formalisation
d’une pensée fait par un auteur. Après, face
à certaines critiques, nous nous trouvons face à l’impossibilité
de la discussion entre amalgame politique et disjonction conceptuelle.
Il faut l’admettre et continuer. Ceci étant dit, même
si j’aime beaucoup la théorie je ne suis pas théoricien.
Je suis éditeur et poète, ce qui n’est pas toujours
facile à concilier. La poésie que j’édite
ne ressemble pas à la poésie que j’écris.
Il doit bien y avoir cependant une compatibilité entre les
deux. C’est sans doute en analysant cette compatibilité
que je parviendrai à quelque avancée théorique,
ne serait-ce que pour ma pratique personnelle. Je ne fais pas vraiment
ce travail pour le moment car je n’ai pas terminé de
cartographier mon intuition. Je dirais cependant que oui, il y a
une réflexion, pour reprendre ton mot, mais pour ma part
elle est loin d’être organisable de manière à
être communiquée. Je suis prudent. C’est certainement
ma formation en philosophie qui m’interdit de théoriser
pour la forme. C’est un métier, cela ne s’improvise
pas, si on veut que cela soit un peu sérieux. Autrement dit
je pense que le travail théorique existe chez nous mais qu’il
garde pour le moment une forme silencieuse. Et j’aime bien
cette idée de théorie silencieuse bien qu’elle
ait ses faiblesses.
FF
: Michaël parle de « théorie silencieuse
». Pour ma part, je peux dire que les œuvres silencieuses
m’inspirent très largement et qu’elles contribuent
à faire de la collection « Dispositifs » à
la fois une « mise en pratique du silence » et une «
pratique silencieuse ». Au départ, il n’y a rien
de théorique. J’ai découvert qu’il s’agissait
d’une aspiration à la fois esthétique et éditoriale
profonde en travaillant. Avec Mirtha tout d’abord, même
s’il y avait des signes précurseurs dans la façon
dont Edgardo-Antonio Vigo jouait avec les surfaces creusées
dans sa poétique. L’œuvre graphique de Mirtha
Dermisache est éminemment silencieuse parce qu’elle
ne se laisse jamais pénétrer par le psychologisme.
Elle dit ce qu’elle est par cet équilibre renouvelé
entre le confort muet des formats de communication (la part de lisibilité
de ces travaux) et l’inconfort relatif des graphies (le caractère
illisible de leurs tracés). Aussi, c’est tout logiquement
que l’artiste argentine décidait de distinguer les
espaces graphiques de ses publications des espaces sémantiques
qui les identifient. Le silence devint alors un choix non pas tant
sonore que visuel et esthétique. Les éléments
de scénographie (les tables, les chaises et autres bibliothèques)
sont des multiples, au même titre que les publications présentées,
qui donnent un corps, un relief, un volume et une couleur au silence.
Le projet que je développe avec l’artiste tchèque
Milan Grygar relève d’une autre forme silencieuse sur
laquelle je ne peux m’étendre ici ; mais je voudrais
simplement terminer sur ce point en indiquant après beaucoup
d’autres que le silence, comme le blanc, joue un rôle
de connecteur mental, laissant à chacun la possibilité
d’interpréter et non seulement de subir une organisation
spatiale et/ou scénographique (qu’elle soit au sein
de l’objet ou dans les rapports qu’il entretient avec
son environnement immédiat).
En quoi
vous sentez-vous différents des autres éditeurs de
poésie contemporaine ? Quelles sont les spécificités
que vous revendiquez ?
MB :
Le Clou dans le fer n’édite pas exclusivement
de la poésie, même si pour le moment c’est par
cette discipline que la maison d’édition s’est
faite connaître. Une collection d’essais existe (Éléments,
dirigée par Stéphane Pihet) ainsi que la collection
de publications d’artistes (Dispositifs, coordonnée
par Florent Fajole et Guillermo Daghero) née du rapprochement
avec les éditions Manglar. En ce qui concerne ma collection,
Expériences poétiques, j’ai l’habitude
de dire qu’elle est un peu l’espace de mon intuition.
Je me refuse à la considérer comme fondée sur
un principe d’exclusion de certaines formes et de promotion
de certaines autres. La poésie est multiple et séquentielle
; elle est de plus ubiquiste, si je puis dire. Cela ne signifie
pas qu’elle soit spécialisée, autrement dit
que les poètes, même s’ils font des choix très
affirmés, se cantonnent obligatoirement au courant auquel
ils sont rattachés. Je suis persuadé que des formalistes
radicaux luttent parfois contre un désir de lyrisme qu’ils
ne s’autorisent pas à satisfaire, et l’inverse.
Cela m’amuse de penser cela. Quoi qu’il en soit, j’essaie
de proposer un catalogue à distance des préoccupations,
souvent nationales, d’appartenance formelle. Je publie des
poètes qui sont très différents les uns des
autres, ne serait-ce que géographiquement. Je suis sensible
aux créateurs qui sont à l’avant-garde d’eux-mêmes,
c’est-à-dire qui maintiennent l’exigence de ne
pas s’auto-exploiter.
Vous
a-t-on déjà adressé le reproche d’être
trop « hermétiques » ? Comment réagissez-vous
à ce genre de critique ?
SP :
Hermétiques ?, non. Mais nous avons consience de ne pas jouer
avec la simplicité. C’est pour cela que nous estimons
qu’un texte ne peut se donner seul. C’est la raison
de nos post-faces ou du feuillet « De quoi parlons-nous »
qui accompagnent nos publications. C’est une sorte de pédagogie
au sens noble. Nous nous questionnions avec l’auteur, mettons
des mots là où un silence provoquerait l’hermétisme.
Et ces questions nous les posons, je les pose, avec une honnête
naïveté. Hermétique non, nous avons au contraire
un souci de rendre lisible à qui veut bien prendre le temps
de lire et certainement d’accepter qu’il a sous les
yeux quelque chose d’étonnant mais qui parle d’un
même monde.
MB :
On ne nous a jamais adressé ce « reproche
», comme tu dis. Je ne sais pas comment je réagirais
si on nous l’adressait. Je crois que je n’aurais pas
grand-chose à répondre. En ce qui concerne la poésie,
il s’agit d’une discipline qui ne se vulgarise pas.
Elle est plus ou moins simple à aborder si l’on pense
que l’enjeu est de la « comprendre ». Même
le plus « simple » des poèmes ne peut être
« compris » sans un minimum d’attention, d’arrêt,
au bout du compte sans un minimum d’étude. Le problème
demeure donc celui de la médiation. En ce qui concerne la
poésie la médiation est majoritairement universitaire.
Le difficile répond au difficile. Nous tentons au Clou dans
le fer de mettre en place d’autres procédures de médiation.
C’est le sens de la postface du livre de Sebastian Dicenaire
par exemple, qui nous fait entrer dans la fabrique, ou de cette
publication latérale aux collections qui s’appelle
« De quoi parlons-nous ». La livraison consacrée
à Vincent Tholomé est une très bonne introduction
à son livre, celle qui reprend un entretien entre Patrick
Beurard-Valdoye et Philippe Boisnard est très éclairante
pour quelqu’un que la poésie contemporaine intriguerait.
Ces publications sont gratuites, hormis celle qui sont intégrées
aux livres bien sûr. Mais il est vrai que malgré tous
les appareils de médiation qu’il est possible de proposer
au public, nous avons à faire face à une culture de
la vitesse et de l’immédiateté dont la poésie
est loin d’être la seule à subir les violents
énoncés.
FF :
Je crois qu’en la matière, il existe une confusion
des genres, entre le projet politique de la démocratie qui
embrasse et constitue une collectivité et le projet intellectuel
et sensible de la création qui embrasse et constitue des
rapports de perception, c’est à dire partiels et subjectifs
(voire intersubjectifs). A la mythologie démocratique du
dénominateur commun, je répondrais volontiers que
je préfère de loin la représentation cubiste
de l’objet, la capacité d’appréhender
une même réalité simultanément de tous
côtés et en tous points. Car on le sent bien, dès
que l’on voit les choses ainsi, on a toutes les chances de
cultiver un certain strabisme, d’être toujours quelque
part à côté de l’objet que l’on
continue de regarder. En somme, l’hermétisme, souvent,
n’est pas celui de la personne que l’on accable mais
celui, accusateur, des individus qui ont peur de ce qu’ils
pourraient découvrir d’un même objet à
travers leur regard et celui des autres. Plus concrètement,
j’invite tous les lecteurs à se déplacer au
cœur des dispositifs que nous réalisons. Ils sentiront
très rapidement que la relation qu’ils peuvent établir
avec les éléments présents n’est pas
dirigée. Il s’agit d’un rapport extrêmement
personnel avec des médiums, des formes et des agencements.
C’est là ma seule véritable exigence (muette
et secrète) : plonger en soi et en particulier sentir l’émergence
du sensible, avec et/ou au-delà de son propre bagage.
Sont
présents dans votre catalogue des poètes catalans,
italiens, belges, argentins, etc. Vers où s’orientent
vos prochaines ouvertures, européennes ou autres ? Plus généralement,
quels sont vos principaux projets, dans un futur proche et plus
lointain ?
SP :
Je crois que l’enjeu pour nous va devenir la question
de la traduction, ce qui est une autre manière de vouloir
questionner (et encore la question n’est plus suffisante),
de mettre à mal ce qu’il reste des frontières
culturelles, linguistiques. Mais pour les mettre à mal, il
nous faut plusieurs langues à la fois. Là est je crois
notre enjeu futur.
MB :
Je vais publier deux poètes français prochainement,
Anne Kawala et Antoine Dufeu. La France fait aussi partie de l’Europe
et du monde, donc cela ne me pose pas de problème particulier.
Nous aurons au printemps 2008 une échéance importante
à Paris, où nous allons proposer une soirée
de présentation générale de la maison d’édition.
Cette soirée aura lieu le 11 avril à la Cité
europénne des Récollets.
FF
: J’ai évoqué le travail de Milan Grygar
(de nationalité tchèque) que Jean-Yves Bosseur et
Alexandre Broniarski ont fortement contribué à faire
connaître en France où il reste toutefois méconnu.
J’envisage des projets avec des artistes de diverses nationalités
; mais actuellement j’en prépare deux : le premier
avec Clément Dirié, que l’on présentera
à la soirée que Michaël vient d’annoncer
à la Cité des Récollets et un autre à
l’automne avec Mirtha Dermisache en collaboration avec le
Centre des Livres d’Artiste que Didier Mathieu dirige à
Saint-Yrieix-la-Perche. Mais le réseau de collaborateurs
inclut également tous ceux qui, ici ou ailleurs, contribuent
à matérialiser ces projets, que leur intervention
soit esthétique, logistique, administrative, relationnelle
(interprétariat) ou technique. Dans tous les cas, la nationalité
importe peu au regard de la qualité des œuvres et des
démarches. Ce qui compte, je le répète, c’est
le travail véritable de l’œil et de la géométrie
qui ne sépare pas mais relie les formes les unes aux autres,
parfois grâce à une infime communion. Aussi, je ne
le nie pas : ces choix sont indissociables de notre manière
d’arpenter l’espace qui les relie et de la perception
que l’on en a. Un catalogue ou une collection peut tout à
fait consister en la cartographie d’un espace que l’on
découvre au fur et à mesure, non avec l’envie
de l’administrer mais avec celle de creuser l’espace
vital dont nous avons tous besoin, si on veut bien ne pas réduire
l’acte éditorial à une simple mécanique.
L’idée de concevoir l’édition comme dispositif
vient sans doute de là.
Propos
recueillis par Frédéric Saenen
Janvier 2008
Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile,
revue de critique littéraire et politique.
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