« Mot
ou locution d’origine artistique, formant image, et qui est
répété sans réfléchir ».
Telle est la définition qu’Hervé Laroche, citant
Charles Dantzig, reprend à son compte dans sa postface. Bien
auparavant, dans une « mise en bouche » inaugurant le
volume et selon un ordre qui, entretenant un suspense insoutenable
(cliché), inverse les habitudes (invétérées),
l’auteur nous soumet ses travaux pratiques sous la forme d’un
récit saturé (bourré, gorgé) de clichés
et aussi, disons-le, de lieux communs (ne pas confondre : le cliché
concerne la forme, le lieu commun le fond) ; et, dans une démarche
pédagogique, c’est en fin de volume que se dessinent
les théories et les éclaircissements.
Entre les deux,
160 pages savoureuses et savantes, dans lesquelles les termes donnant
lieu à clichés sont présentés, comme
l’annonce le titre, dans l’ordre le plus arbitraire
et le plus efficace, l’ordre alphabétique. De «
Abandonner (s’) » à « Zébrure »,
c’est un défilé (ininterrompu, forcément)
d’images (éculées...) qu’Hervé
Laroche énumère et développe sur un ton que
Flaubert n’aurait pas renié. L’humour prend sa
source (intarissable, inépuisable) dans les jeux d’homophonie
(« Si ça s’assène, ça saigne
») ou de polysémie (« Les souvenirs partagent
avec les chapelets, les petits pois et les douze coups de minuit
le privilège d’être égrenés »),
et bien sûr dans l’ironie (« incoercible : offre
sur irrépressible l’avantage de ne pas être
compris de la plupart des lecteurs »). Parfois, l’auteur
se lance dans des décorticages à la Francis Ponge,
donnant à l’analyse des « mots irrésistibles
» une coloration joliment poétique : pour « clore
», « le bruit de serrure de cl, le o qui demeure ouvert
» ; pour « emmitoufler », « les deux m,
les moufles, le petit i blotti au milieu », etc. Certains
articles mettent l’accent sur la richesse des mots, à
tel point qu’ils deviennent des mines (évidemment inépuisables)
de synonymes : la page consacrée au verbe « dire »
en est la meilleure illustration, mais on a l’embarras du
choix (cliché) : les articles « joie », «
occasion de débordements de clichés (voir bondir,
éclater, frémir, inonder, manifester, pétiller,
teinter [...]) », « odeur » (voir « parfum,
effluves, fumet, relents... »), « rechigner »
(« regimber », « renâcler »), «
rempart » (« bastion », « citadelle »,
« forteresse »), bien d’autres encore, soulignent
parfois le caractère tautologique (redondant, pléonastique)
du cliché, dont on est « cerné de toute part
» (il ne peut pas en être autrement).
On pourrait
regretter que la lettre « c » ne comprenne pas d’entrée
« cliché », alors que l’entrée «
cortège » rappelle « la littérature et
son cortège de clichés » (on pourrait ajouter
« rebattus »), et que le mot lui-même, dans le
domaine photographique, donne souvent lieu à des «instantanés».
Au chapitre des regrets, d’aucuns pourraient aussi déplorer
l’absence de véritable classement des clichés,
et se consoleraient à peine du petit répertoire des
procédés qu’esquisse la postface. Mais ce n’est
pas le but du livre, et les quelques pistes de réflexion
offertes ouvrent la voie à des développements futurs.
Par exemple une étude sur les degrés d’intertextualité
dans l’emploi du cliché comme gage de valeur littéraire
pourrait être appelée par des formulations du genre
« dans le plus simple appareil », « le bout de
la nuit » ou « le sanglot long » (aux yeux d’Hervé
Laroche « réservé au violon et d’usage
délicat »). Voilà un livre qui (n’hésitons
pas à puiser dans la réserve), tout en se frayant
un chemin dans une région semée d’embûches,
permet au lecteur de laisser vagabonder sa pensée en toute
tranquillité, sans faille et sans cérémonie,
dans tous les recoins de la langue.
A propos de
son Dictionnaire des idées reçues,
Flaubert souhaitait « qu’une fois qu’on l’aurait
lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement
une des phrases qui s’y trouvent ». Souhaitons
que le Dictionnaire des clichés littéraires
mette les écrivains en position d’originalité,
les lecteurs d’activité, les uns et les autres de vigilance.
Jean-Pierre
Longre
(avril 2003)
Jean-Pierre
Longre,
enseignant en littérature du XXème siècle à
l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse
sur Raymond Queneau,
de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains
et sur la comparaison des langages littéraire et musical.
Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Du même
auteur : Je serais
(Arléa, 2003)
Editions
Arléa
http://www.arlea.fr
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