Dictionnaire des clichés littéraires
Arléa, 2003

 

« Mot ou locution d’origine artistique, formant image, et qui est répété sans réfléchir ». Telle est la définition qu’Hervé Laroche, citant Charles Dantzig, reprend à son compte dans sa postface. Bien auparavant, dans une « mise en bouche » inaugurant le volume et selon un ordre qui, entretenant un suspense insoutenable (cliché), inverse les habitudes (invétérées), l’auteur nous soumet ses travaux pratiques sous la forme d’un récit saturé (bourré, gorgé) de clichés et aussi, disons-le, de lieux communs (ne pas confondre : le cliché concerne la forme, le lieu commun le fond) ; et, dans une démarche pédagogique, c’est en fin de volume que se dessinent les théories et les éclaircissements.

Entre les deux, 160 pages savoureuses et savantes, dans lesquelles les termes donnant lieu à clichés sont présentés, comme l’annonce le titre, dans l’ordre le plus arbitraire et le plus efficace, l’ordre alphabétique. De « Abandonner (s’) » à « Zébrure », c’est un défilé (ininterrompu, forcément) d’images (éculées...) qu’Hervé Laroche énumère et développe sur un ton que Flaubert n’aurait pas renié. L’humour prend sa source (intarissable, inépuisable) dans les jeux d’homophonie (« Si ça s’assène, ça saigne ») ou de polysémie (« Les souvenirs partagent avec les chapelets, les petits pois et les douze coups de minuit le privilège d’être égrenés »), et bien sûr dans l’ironie (« incoercible : offre sur irrépressible l’avantage de ne pas être compris de la plupart des lecteurs »). Parfois, l’auteur se lance dans des décorticages à la Francis Ponge, donnant à l’analyse des « mots irrésistibles » une coloration joliment poétique : pour « clore », « le bruit de serrure de cl, le o qui demeure ouvert » ; pour « emmitoufler », « les deux m, les moufles, le petit i blotti au milieu », etc. Certains articles mettent l’accent sur la richesse des mots, à tel point qu’ils deviennent des mines (évidemment inépuisables) de synonymes : la page consacrée au verbe « dire » en est la meilleure illustration, mais on a l’embarras du choix (cliché) : les articles « joie », « occasion de débordements de clichés (voir bondir, éclater, frémir, inonder, manifester, pétiller, teinter [...]) », « odeur » (voir « parfum, effluves, fumet, relents... »), « rechigner » (« regimber », « renâcler »), « rempart » (« bastion », « citadelle », « forteresse »), bien d’autres encore, soulignent parfois le caractère tautologique (redondant, pléonastique) du cliché, dont on est « cerné de toute part » (il ne peut pas en être autrement).

On pourrait regretter que la lettre « c » ne comprenne pas d’entrée « cliché », alors que l’entrée « cortège » rappelle « la littérature et son cortège de clichés » (on pourrait ajouter « rebattus »), et que le mot lui-même, dans le domaine photographique, donne souvent lieu à des «instantanés». Au chapitre des regrets, d’aucuns pourraient aussi déplorer l’absence de véritable classement des clichés, et se consoleraient à peine du petit répertoire des procédés qu’esquisse la postface. Mais ce n’est pas le but du livre, et les quelques pistes de réflexion offertes ouvrent la voie à des développements futurs. Par exemple une étude sur les degrés d’intertextualité dans l’emploi du cliché comme gage de valeur littéraire pourrait être appelée par des formulations du genre « dans le plus simple appareil », « le bout de la nuit » ou « le sanglot long » (aux yeux d’Hervé Laroche « réservé au violon et d’usage délicat »). Voilà un livre qui (n’hésitons pas à puiser dans la réserve), tout en se frayant un chemin dans une région semée d’embûches, permet au lecteur de laisser vagabonder sa pensée en toute tranquillité, sans faille et sans cérémonie, dans tous les recoins de la langue.

A propos de son Dictionnaire des idées reçues, Flaubert souhaitait « qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent ». Souhaitons que le Dictionnaire des clichés littéraires mette les écrivains en position d’originalité, les lecteurs d’activité, les uns et les autres de vigilance.

Jean-Pierre Longre
(avril 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Du même auteur : Je serais (Arléa, 2003)

Editions Arléa
http://www.arlea.fr