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Quand
l'Histoire se fait roman avorté : Claude Pérez jongle
avec les genres.
Véritable
récit-valise, Conservateur des Dangalys
rassemble, sous la houlette d’Etienne, narrateur de son état,
des histoires emboîtées dont le déroulement,
les aller-retour et les petits « excursus » jouent sur
la patience du lecteur, paradoxalement séduit. « Ça
vous déplaît ? Je ne vous retiens pas. »
lâche Etienne. Est-ce vraiment un roman qu’il écrit
(le sous-titre se veut neutre, annonçant « récit
») ? A cette question, posée en toute innocence par
Héloïse, l’une de ses conquêtes, il réplique
: « Ah ! mais pas du tout ! rien que du véridique
! des faits avérés ! une enquête ! »
Double, voire triple enquête, qui nous mène des Dangalys
à Londres, en passant par Courçon, Cachette ou Episcopi…
Mais pour comprendre ce qui se cache sous ces noms de lieux, le
lecteur doit d’abord accepter d’entrer dans les souvenirs
– rafistolés ou non – dans le quotidien –
raconté avec drôlerie - et dans les recherches historiques
– embellies, imaginées ou non - d’Etienne, conservateur
d’un petit musée dédié à la mémoire
de Charles-Aimé : qui est véritablement ce Charles-Aimé
qui fascine Etienne ? Son statut de personnage historique est-il
réel ou bien lui est-il uniquement octroyé par ce
conservateur original ? Héritier-imposteur d’un petit
domaine de province (il y a environ cent cinquante ans, nous dit-on),
pris dans la tourmente d’événements politiques
qu’il n’a jamais maîtrisés, il a peu vécu
aux Dangalys, « berceau d’une dynastie »
qu'Etienne à maintenant la mission de sauvegarder et de faire
visiter ; mais sous la plume élégante et très
imagée d’Etienne, la demeure et ses anciens occupants
semblent plutôt refléter la décadence d’une
noblesse à jamais disparue.
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C’est
ainsi que nous faisons la connaissance de Charles-Aimé,
toujours à travers les maigres sources dont dispose le
conservateur, un guide singulier qui avoue aussi son ignorance
et se défend bien d’afficher une quelconque omniscience
(historique ou narrative...) Et pourtant, il n’a de cesse
que de faire avancer son récit, brodé à
partir de quelques faits avérés dont les motivations
restent souvent floues – tout en prenant conscience du
peu d’impact que cette visite dans le temps pourra avoir
sur la plupart d’entre nous… nous autres, lecteurs,
semblables à la majorité des touristes qui s’égarent
aux Dangalys et jettent quelques regards désintéressés
autour d’eux « avec l’embarras d’une
poule qui aurait déterré un couteau »
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« On
ne sait pas. Ces temps sont passés, ça échappe,
on ne peut plus savoir » confesse Etienne, parfois irrité
par l’absence de sources et par le principe d'incertitude
qui émane de cette enquête peu conventionnelle…
Ainsi, pour la mener, en parallèle à ses recherches
plus sérieuses, il a fréquemment recours à
son propre imaginaire, qu’il déploie avec un talent
de conteur : «Lorsqu’on met bout à bout les
documents, les témoignages… toutes ces bribes à
partir de quoi l’imagination travaille à produire une
personne pas trop improbable. » Expliquant ainsi un goût
certain pour une certaine forme de « mensonge » : «
ça peut être un art, une sorte d’art le mensonge.
La vérité si souvent plate, morne comme un trottoir
de rue, ressassée, grise, sans énigme, bouchée
trop longtemps mastiquée… Le mensonge, alors…
La puissance du faux. »
Mais l’histoire
de Charles-Aimé en dévoile d’autres, moins anciennes
et qui touchent de près le narrateur taquin — au demeurant
très attachant, en dépit de (ou peut-être à
cause de) son penchant pour la digression, les longues parenthèses
et les anecdotes à rallonge… Sa manie de la «
conservation » (une déformation professionnelle ?)
s’étend aussi à sa vie personnelle — on
apprend par hasard qu’il consigne soigneusement des fragments
de son passé dans des dossiers : quoi de plus naturel alors
que de nous livrer quelques souvenirs, que l’on croit d’abord
cueillis au hasard du flux de ses pensées ; des choix en
réalité sous-tendus par un fil conducteur qui va s’éclaircissant
et qui peut se résumer par « un nom, le seul au
fond qui m’importe, et sans lequel je ne serais pas là
à misérablement noircir ces misérables paperasses.
» : Xénia, sa cousine par alliance, demi-sœur
de Reza, le fils de sa tante qui avait épousé…
un prince oriental déchu… Ce retour au merveilleux
et à l’histoire, au même titre que le voyage
du conservateur à Cachette, où avait été
exilé, en son temps, Charles-Aimé, permettent d‘établir
quelques liens ténus entre ce récit et le précédent.
Mais les analogies ou les articulations entre ces histoires décousues
ne sont jamais clairement formulées et le lecteur se plaira
à nouer et dénouer ces liens, à se pencher
sur les cohérences internes des récits, à spéculer
sur les différentes pièces du puzzle, comme invité
à prendre part à ce grand déballage (pourtant
très pudique) et à participer activement à
la mise en forme de la narration.
Roman avorté («départs de romans qu’on
n'écrira pas ») ? Brouillons peut-être,
pourtant admirablement rédigés, dans une langue qui
ne recule devant aucun dérèglement phrastique ou aucune
complexité syntaxique (pareille à l'agencement des
récits et des brouillages génériques) qui se
déploie dans un style ample et délectable, celui d’une
longue promenade sinueuse, dont on apprécie chaque raccourci
et chaque pause. Mémoires ? Peut-être celles d’un
temps qu’il n’a pas connu mais qu’il tente de
recréer (celui de Charles-Aimé) et celles d’un
temps qu’il ne peut oublier (celui de Xénia) –
et que seule la puissance évocatrice de l’écriture
est capable de faire revivre. Des mémoires qui se doublent
d’une réflexion sur les frustrations du présent,
plus prosaïques, mais qui aident ainsi le lecteur à
se faire une idée d’une «personne pas trop
improbable»…
B.Longre
(février 2004)

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