de Paul Claudel
Mise en scène C. Schiaretti

au TNP, Villeurbanne
2 - 10 novembre
9 - 22 décembre 2005

Théâtre des Gémeaux, Scène nationale de Sceaux
17 nov. - 4 dec. 2005


Musique originale Yves Prin ; direction musicale Thierry Ravassard ; scénographie Renaud de Fontainieu ; lumières Julia Grand ; costumes Thibaut Welchlin ; coiffures, maquillages Nathalie Charbaut ; marionnettes Antonin Bouvret ; assistante Laure Charvin-Gautherot ; assistante à la scénographie Bérengère Naulot ; assistant aux lumières Pablo Roy ; assistant aux costumes Jean Philippe Blanc

avec Anne Benoit La Mère ; Laurence Besson Mara ; Jeanne Brouaye Violaine ; Olivier Borle Jacques Hury ; André Falcon Anne Vercors ; Serge Maggiani Pierre de Craon ; Jérôme Quintard L'Apprenti

l'Ensemble In & Out/Thierry Ravassard : Baptiste Germser, cor, percussions ; Laurent Mariusse, percussions, synthétiseur ; Thierry Ravassard, piano, synthétiseur, percussions ; Anne-Catherine Vinay, clavecin, percussions, synthétiseur.

Théâtre National Populaire
8 place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne Cedex
tél. location et billetterie
04 78 03 30 00
http://www.tnp-villeurbanne.com

Théâtre des Gémeaux –
Scène Nationale de Sceaux
49 avenue Georges Clémenceau
92330 Sceaux
01 46 61 36 37
http://www.lesgemeaux.com/

 

Claudel vomit les tièdes

Dans un « Moyen-âge de convention », deux soeurs, filles d'un riche paysan champenois, entrent en rivalité et se déchirent, sous le regard de leurs parents, de deux hommes (amants ou maris potentiels) et surtout : de Dieu. Prétendre résumer succinctement L'Annonce faite à Marie de Claudel (trois heures trente de spectacle) s'avère évidemment absurde et vain : les personnages dépourvus de profondeur psychologique incarnent des puissances ontologiques, l'action sacrifie toute causalité pour privilégier une sorte de dialectique de la faute et de la grâce, le tout se subordonnant au déchaînement d'un verbe chargé de porter à son terme ce moment de crise mystique et spirituelle.

Cette pièce, dont les premières ébauches, maintes fois reprises, remontent à 1892, fut la première de Claudel a être montée, en 1912, dans une mise en scène de Lugné-Poe, ce qui explique pour une part son immense succès, jamais démenti, autant en France qu'à l'étranger (Alain Cuny en a même réalisé une version pour le cinéma en 1991). La mise en scène de Christian Schiaretti n'apporte probablement pas de trouvaille décisive mais se révèle fort efficace dans sa synthèse des éléments suggérés par Claudel et ceux proposés par les nombreuses expériences antérieures. On peut en outre saluer l'audace nécessaire pour s'attaquer à ce monument monstrueux du répertoire. A la croisée des genres dramatique, poétique voire lyrique (elle a également été transposée en opéra), L'Annonce faite à Marie mélange en outre des registres apparemment opposés. La rencontre d'un réalisme cru et d'une multitude de motifs catholiques provoque un surnaturel trouble dont les effets sont aussi violents que concrets. Tous les échelons reliant la damnation à la sainteté semblent représentés sur scène : on s'y communique gaiement la lèpre, on y construit des cathédrales à la force de la foi, on s'invective en latin, on s'enterre et on se ressuscite, on s'idolâtre avant de se maudire...

Si le spectateur mécréant ne reçoit pas la grâce derrière un pilier du TNP, il encaisse en tout cas un furieux coup de Bible et l'on conçoit qu'en ces temps de « retour du religieux » il n'ait pas que des a priori favorables là-dessus. L'on peut penser à ces mots de Cioran, qui se sent «plus en sûreté auprès d'un Pyrrhon que d'un saint Paul (Claudel ?), pour la raison qu'une sagesse à boutades est plus douce qu'une sainteté déchaînée ».

Mais si on ne possède qu'une foi restreinte, il serait malvenu de l'avoir mauvaise : les atroces bondieuseries que les acteurs se jettent à la figure font entendre en effet un langage inouï, la grande invention de Claudel, mieux, sa création, en quoi il redevient comme tout démiurge, tout grand poète, essentiellement païen et assurément génial. Par bonheur, la mise en scène de Christian Schiaretti permet aux acteurs d'exposer la puissance de cette écriture, son étrange texture sonore qui travaille des unités de rythmes négligées par la tradition prosodique française (de sa fascination pour le iambe au verset) et la beauté fruste de certaines expressions, certaines tournures aux semelles crottées de boue champenoise....Ce texte terriblement emphatique imposant avant tout un vigoureux effort de scansion met en relief la voix de certains acteurs (celle de Serge Maggiani dans le rôle de Pierre de Craon est particulièrement belle) même si à l'inverse le moindre relâchement peut causer le décrochage définitif du spectateur. A bon entendeur, donc...

Jean-Baptiste Monat
(octobre 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il a travaillé, entre autres, sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).