Un million de lumières
de Clara Sanchez

traduit de l'espagnol par Caroline Lepage
La Table ronde, Quai Voltaire 2006

 

 

 

Le nez dans la fourmilière

« C’est là que je vais travailler à partir d’aujourd’hui, d’abord parce que j’ai besoin d’argent, simplement, ensuite parce que ce besoin viendra se mêler aux évènements que je serai amenée à vivre et aux personnes dont je ferai la connaissance, à la façon du cuivre qui fusionne avec l’étain, ou de l’oxygène avec l’hydrogène. Puis, à la fin, j’y resterai sans même savoir pourquoi. »
Quand elle arrive comme hôtesse d’accueil dans une Tour en verre, la narratrice, en quête d’argent après une rupture amoureuse, est loin de se douter qu’elle assistera à sa chute, ni qu’elle côtoiera les têtes pensantes de l’entreprise au trentième étage, devenant un des maillons indispensables de la chaîne.

La narratrice — apprentie écrivain — s’est souvent pris à fantasmer en pensant à ces millions de lumières, ces millions de vies grouillant dans ces Tours de verre irréelles « qui se reflètent les unes dans les autres à travers la trace fugace des voitures qui passent, d’arbres qui s’agitent, d’oiseaux qui volent et d’avions qui émergent des nuages », là voici désormais de l’autre côté du miroir.

L’originalité de ce roman tient sans conteste dans la personnalité de l’héroïne qui, comme tout écrivain, garde un oeil extérieur même quand elle s’implique : elle vit et se regarde vivre, pense et s’écoute penser dans un dialogue incessant avec elle-même, et tel un détective, observe les autres, analyse leurs comportements, influe juste ce qu’il faut pour les pousser à se dévoiler, entraînant des événements — plus ou moins tragiques — qui, souvent, donnent raison à son intuition. Jeu pervers et jubilatoire qui consiste à percer l’âme humaine derrière les intrigues de pouvoir, à toucher l’homme derrière sa fonction bouclier : « Depuis le temps, j’ai appris à écouter la Tour de Verre. (…) Il semblerait que les matériaux qui la composent soient d’excellents conducteurs de l’énergie humaine, ses réussites, ses échecs, ses rêves, et ses rancoeurs. »

« Où le cours des évènements nous conduit-il ? » s’interroge-t-elle, « Il se pourrait qu’il n’y ait pas de destination au terme de tout cela, aucun but, que ça change de forme juste pour pouvoir changer de forme, et ainsi de suite. ». Pourtant, une fois les secrets éventés, les dominos retournés les uns après les autres, l’écrivain sera forcée de reformuler sa question aux vues de la réponse ; car ce qui meut les gens, les consume, les jette dans des situations inextricables, ce qui fait et défait une entreprise, régit la société elle-même, pourrait bien être simplement… L’amour. Et le désir qui l’accompagne.

Clara Sanchez, en nouvelliste accomplie — Lauréate du Prix Alfaguara — construit chacun de ses chapitres comme autant de récits qui sortent l’histoire d’une trame linéaire et permettent d’entrer dans les personnages — du chauffeur au patron — afin de révéler la vérité derrière leurs vérités, de reconstituer le puzzle formé par cette mosaïque de vies… Ce million de lumières.

Maïa Brami
(mai 2006)

Née en 1976, Maïa Brami est écrivain — pour petits, moyens et grands! — et journaliste. En parallèle aux ateliers d'écriture dans les écoles et lycées, elle anime une chronique hebdomadaire sur la littérature Jeunesse dans l'émission Au fil des pages, diffusée sur les ondes de RCF. Après un premier roman, Vis ta vie Nina (Grasset Jeunesse, Prix Chronos 2002) elle a reçu en juin 2005 le Prix Matti Chiva de l'Institut Danone pour un album, Goûte au moins! (éditions Circonflexe). Derniers titres paru : Mon arbre ami illustré par Ingrid Monchy (Les albums Duculot, Casterman, 2005) et un roman, Norma (Folies d'Encre, 2006)

 

http://www.barcelonareview.com/42/s_cs_int.htm