Clara Callan
Flamingo, septembre 2002

 

Poétique de l'ordinaire

Clara Callan, neuvième roman de l'auteur canadien Richard B. Wright, a déjà remporté deux prix prestigieux, le Giller Prize et le Governor General's award for fiction ; une double récompense qui peut surprendre tant ce roman est "classique" ; rien que de très banal dans ce récit épistolaire sans intrigue complexe, où le personnage central est une jeune femme ordinaire (et déjà "vieille fille"), qui mène une vie simple et tranquille : Clara Callan, institutrice, vit seule dans la maison familiale de Whitfield, petit village de l'Ontario, depuis la mort de son père, qui était le directeur de l'école locale. Sa soeur Nora, en ce début d'hiver 1934, est partie pour New-York, où elle tente sa chance dans les soap operas radiophoniques. Clara se retrouve ainsi isolée, avec pour seule compagnie quelques voisins, des dames paroissiales un peu trop curieuses, son piano et les poèmes qu'elle compose.

Elle et sa soeur échangent de longues lettres (Clara refuse de faire installer le téléphone...) et Clara écrit son journal. Hormis quelques autres protagonistes dont les missives parsèment le roman, les lettres des deux soeurs et les pensées intimes de Clara sont les témoins uniques de quatre années d'une vie calme et solitaire, entrecoupée de quelques événements majeurs (un viol, un voyage en Italie, et une histoire d'amour bancale) qui transforment peu à peu la vie de cette jeune femme. Et pourtant, ce roman recèle un charme indéfinissable, et l'on est frappé par la pudeur de ce personnage, lucide et naïve tout à la fois et au fur et à mesure que l'on pénètre dans son jardin secret, on se sent proche de ce personnage imprévisible dont on conserve une image un peu floue, sans contours précis. Car derrière l'aspect ordinaire de sa vie, se dégagent quelques traits frappants, qui choquent bien entendu la petite communauté villageoise : quand Clara comprend un beau matin qu'elle ne croit plus en Dieu (même si elle sait qu'aller à l'église, comme de coutume, lui faciliterait la vie...), le voisinage est en émoi. Ainsi, recluse dans ses pensées, se refusant l'unique sortie hebdomadaire d'habitude prisée par les âmes isolées, Clara incarne tout ce que la solitude (presque choisie) peut avoir de pesant et de grisant tout à la fois : elle ne fondera peut-être pas de famille, mais elle peut aussi choisir de faire ce qu'elle veut quand elle veut ; elle sait que cet isolement peut être fatal, mais elle accepte cette vie dans la quiétude, sans rancune contre le monde en général ; un choix que d'autres, comme sa soeur Nora (dont la vie new-yorkaise est trépidante), acceptent mal.

Le talent de l'auteur, qui fait un portrait vivant et réaliste des femmes d'avant-guerre, consiste à transmettre brillamment les émotions et les sentiments de cette jeune femme que les autres semblent regarder d'un oeil incertain, incapables de cerner ce tempérament hors du commun qui défie lentement mais obstinément les conventions, et pourtant extérieurement terriblement quelconque. Une poétique de l'ordinaire se dégage ici, à contre-courant de toute mode littéraire actuelle, mais qui fascinera le lecteur.

Blandine Longre
(septembre 2002)


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