le 30 janvier 2001
Hélène Cixous et Mireille Calle-Gruber
étaient à la Villa Gillet

La violence d'écrire

 

Hélène Cixous, femme de lettres atypique et prolifique, à l'écart des modes et des normes sait assurément captiver son auditoire. Accompagnée de Mireille Calle-Gruber elle nous raconte la violence d'écrire, acte de jouissance et de souffrance mêlées, et du livre-personnage, parabole de l'être humain, "voué comme lui à la poussière" ; de la tyrannie du livre objet-sujet-actant qui "mène la danse, qui écrit l'auteur", un livre libre qui vibre, pas encore cloisonné dans la "tombe du volume" et qui refuse de se soumettre à l'auteur-scribe, le transcripteur impuissant face à tant de violence. Car le livre est le fruit d'une succession de bombardements qui forgent des "cratères symboliques" dans la conscience de l'auteur ; une longue gestation précède alors sa naissance, jamais souhaitée : les livres d'Hélène Cixous n'ont en effet écrit que des livres qu'elle ne voulait pas écrire ; ils se sont imposés à elle, elle a tenté de les fuir, tout en étant incapable d'écrire "le livre rêvé", celui qu'elle pressent mais qu'elle ne peut mettre en mots ; car le moteur de l'écrire demeure l'énigme ("Qu'est-ce que je ne veux pas dire?"). Ainsi, elle ajoute : "Entre l'auteur et le livre, tout ne va pas de soi. Au moment où l'auteur croit pouvoir fermer la porte d'un chapitre, le livre met son pied dans la porte. Si je veux m'expliquer, le livre me coupe la parole et prend la sienne à ma place."

La sérénité de la voix dissimule mal la ferveur poignante qui habite l'écrivaine, issue, semble-t-il, d'une accumulation de cataclysmes et d'un vivre indissociable de l'écrire : une enfance à Oran, une identité culturelle multiforme, la fuite du père lorsqu'elle a onze ans... Ses oeuvres de fiction sont nécessairement inclassables, mixtes indescriptibles d'autobiographie, d'analyse et de poétique. L'écrire est ainsi "la saisie instantanée des inoubliables", des événements triviaux et de ceux qui disloquent, qui délogent l'humain de l'ordinaire et qui retomberaient dans l'oubli sans l'écrire : "Les mots n'existent pas s'ils ne sont pas événements", ajoute Hélène Cixous.

Sa fascination pour le verbe l'amène à poser l'écrivain éveillé comme archéologue du langage : il se doit de réveiller les mots morts, rappeler leur signification originelle, les extraire peu à peu des strates de sens et de connotations qui, année après siècle, se sont déposés sur le sens aujourd'hui perdu, et ce, afin que la vérité "intense" du mot soit re-dévoilée. Elle illustre son propos en expliquant que l'enfant "inexact" (l'enfant mongolien dont elle fait le sujet de Le jour où je n'étais pas là) est aussi le "niais" : un terme loin d'être dégradant et qui, étymologiquement, désigne le jeune faucon qui n'a pas encore pris son envol. Loin de tout académisme rétrograde, sa démarche de "défouissement" parvient à délivrer le mot du carcan du cliché et à nous le livrer poétiquement, nu et transfiguré.

Chacune des interventions de Mireille Calle-Gruber, professeur de littérature française à Paris VIII, prolonge les propos d'Hélène Cixous et apporte un éclairage nouveau et quasi-simultané, une sorte de commentaire poétisé sur une autre poétique et une écriture, explicitant le rôle de la syntaxe ; ajoutant, avec justesse, que l'art poétique naît d'un glissement, d'une entorse syntaxique ou grammaticale parfois à peine perceptible, ou encore d'un mot qui se décompose, se disloque, faisant ainsi apparaître d'autres mots, des réseaux de mots et d'interprétations, des "liaisonnements" qui cimentent le texte et la pensée.

"Etre lettré" complet, Hélène Cixous, avec modestie et conviction, paraît s'être forgé un vaste système qui englobe tout à la fois linguistique, psychanalyse, politique, féminisme, poétique ... d'une universalité et d'une intertextualité telle, nous semble-t-il, que chacun de ses mots, chacune de ses pensées paraît faire écho à l'une de nos expériences de lecteur.

B. Longre

Villa Gillet
25 rue Chazière
(Parc de la Cerisaie)
69004 Lyon
04 78 27 02 48



Le jour où je n'étais pas là (2000)
http://www.liberation.fr/livres/2000sept/1409cixous.html

Le rêveries de la femme sauvage (2000)
http://www.lematin-dz.com/les_gens/helene_cixous.htm
http://www.ombres-blanches.fr/pages/bulletin/janv_fev00/12hc1002.htm

Tambours sur la digue (Le théâtre du soleil)
http://www.theatre-du-soleil.fr/tambour/presentation.html

Bibliographie
http://margaux.ipt.univ-paris8.fr/~etudfem/notice_helene_cixous.html

Site complet (en anglais, principalement)
http://prelectur.stanford.edu/lecturers/cixous/index.html