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Extases
frelatées
Il est toujours
intrigant de voir paraître un livre qui n’existe pas…La
publication de ces Exercices négatifs,
première version, manuscrite, inaboutie, du Précis
de Décomposition de Cioran (son premier livre
en français et sans doute l’un des plus fameux, paru
en 1949), constitue un réel événement, signe
de la popularité croissante de cet écrivain roumain
: dix ans seulement après sa mort, ses lecteurs, ou au moins
ses éditeurs, ont déjà soif de textes autres
que la quinzaine de livres publiés par l’auteur (déjà
renforcée par la publication, deux ans après sa mort,
des 1000 pages de ses excellents Cahiers).
Le désespoir et l’élégance ont encore
bonne fortune ces temps-ci !
Mise en garde
Mais la fête
est un peu gâchée, et notre plaisir trouble. La faute
en vient précisément au choix du titre Exercices
négatifs – titre de la toute première
version du Précis de Décomposition,
donc – titre qui laisse espérer ce que cette publication
n’offre pas. Sont recueillis ici un certain nombre de textes
inaboutis, que Cioran avait inclus dans cette première version,
avant de les supprimer du livre en procès. L’on n’y
trouvera pas les brouillons des textes publiés (à
de rares exceptions près, occasionnant une petite anthologie
de chapitres du Précis, sous le titre «Variantes
définitives»), pas plus que de textes relevant des
deuxième et troisième versions du livre (que Cioran
a réécrit trois fois !). Le titre Exercices négatifs
devrait désigner le premier état du Précis,
dans son ensemble ; or, la présente publication laisse entendre
qu’il s’agirait d’un livre à part, écrit
« en marge du Précis » - alors que les
vrais Exercices négatifs ne sont pas en marge du
Précis, ils sont le Précis,
pour ainsi dire, le Précis encore enfant…Enfin,
outre le caractère largement incomplet de ce livre, il faut
en regretter l’ordre des textes, qui est celui de l’ordre
de classement des manuscrits à la Bibliothèque Littéraire
Jacques Doucet, et qui n’est hélas pas celui indiqué
par la numérotation effectuée par Cioran lui-même.
Ces reproches peuvent ressembler à des arguties, mais il
demeure (songeons aux Pensées de Pascal) que les
œuvres inachevées exigent certaines précautions
d’édition. Ainsi, malgré son titre, ce livre
ne donne pas à lire les Exercices négatifs
de Cioran – telle est la mise en garde qui manque au travail
d’Ingrid Astier (qui a établi et annoté cette
édition).
« Exclamations d’un réprouvé
»
Ces chipotages
passés (gageons que de futures publications viendront bientôt
préciser les choses, au risque de les décomposer plus
encore…), la transcription et la diffusion de ces manuscrits
a le grand mérite d’en révéler l’intérêt
: lire ce que Cioran n’a pas jugé digne d’être
lu, lire ce que l’auteur lui-même a censuré…
Ces brouillons vigoureux, par ailleurs accompagnés de manuscrits
des Syllogismes de l’amertume, regorgent
de paragraphes véhéments, de premiers jets impétueux,
voire excessifs dans leur contenu – sans être excessivement
maladroits dans leur style, qui en est pourtant à se construire.
Qu’y lisons-nous
? Considérations sensationnelles sur Sartre, «
penseur sans destin » (que Cioran humilie avec efficacité,
et sans le nommer, dans le Précis) ; provocations
sur des thèmes comme l’espoir, l’amour, ou le
mariage (« spasme béni par le maire et le curé
») ; anecdotes tour à tour grotesque et burlesque
d’un métaphysicien plongé malgré lui
dans un monde vulgaire (« Hamlet chez les midinettes »,
ou, au bal : « la haine qu’on lit dans les yeux
des jeunes filles que personne ne fait danser m’inspire plus
de terreur que les salles d’opération »)
; déclaration de guerre aux critiques littéraires,
et plus encore aux universitaires (les professeurs sont «
des machines à lire qui transforment les solitudes de quelques
rares esprits en marchandises pour les imbéciles »)
; longues envolées autour du suicide, dont la suppression
dans le Précis laisse entendre, non pas que le moraliste
ténébreux avait une morale (!), mais qu’il reconnaît
la faiblesse de la pensée d’une supériorité
de l’Idée du suicide par rapport au suicide («
Le suicide comme moyen de connaissance », «
La mort vivifiante »…) ; et, surtout, au fil des
pages, le scepticisme agressif d’un penseur revenu de ses
emportements politiques et qui invite tout le monde (nous sommes
en 1946) à revenir de ses certitudes, à son instar,
à lutter contre toutes les idéologies, et à
imiter, sinon l’indifférence du sage, au moins le doute
du philosophe...
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Par-delà
l’obsession de la mort, ou le scepticisme consacré,
le lecteur est ainsi frappé par un «histrionisme»
trivial, qui n’est que farce amère, mauvaises
intentions, fainéantise fulminante, caricatures malmenées…
une misanthropie haute en couleurs…
Tout cela
n’est pas du meilleur Cioran, ni du plus subtil, ni
du plus poétique – mais, pour le moins, du plus
furieux, et, à dire vrai, toujours excellent : ces
quelques 150 riches pages « inédites »
réservent de belles heures à leurs vaillants
lecteurs, y compris aux philosophes parmi eux («
La vogue de la mort dans la philosophie contemporaine »),
aux historiens (« Europe, terre de charognes »),
ou aux littéraires (textes sur le grand poète
roumain Eminescu, ou sur la «Valeur de la méchanceté»)… |
Méchant misanthrope désespéré
Ces chapitres
que Cioran a reniés ne devraient donc pas nuire à
l’accroissement de la reconnaissance, et de la renommée
mondiale, de cet écrivain maudit né dans un paisible
village de Transylvanie. Moins que « l’épure
du style » à venir, ces vrais-faux Exercices négatifs
révèlent le tempérament ardent, voire
explosif, de Cioran plume en main ; tandis que, dans un effort de
tempérance, la postface d’Ingrid Astier s’ouvre
sur l’idée qu’ « il ne peut y avoir
d’œuvre désespérée, le mobile qui
la fait naître étant positif » (George Perros),
pour conclure avec de bonnes intentions sur un fondamental «
respect de l’homme », Cioran n’apparaît
pas ici plein d’espoir (« tout philosophe qui aborde
les choses avec une arrière-pensée d’espoir
– par là-même – se disqualifie pour toujours
» ; « a-t-on jamais vu un chant de l’espoir qui
n’inspirât pas un léger dégoût ?
»), et, lui qui fut si élégant, se montre
ici fermement irrespectueux, haineux, diablement aigri : c’est
que, dit-il, « tous vivent dans leur modèle ; il
m’en faut un, méprisant, méchant, lucide »…
Nicolas
Cavaillès
(octobre 2005)

http://www.manuscrit-universite.com/
voir
aussi Ecrits franco-roumains
http://www.gallimard.fr
http://www.geocities.com/PlanetCioran
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