|
On sait comment,
à travers leurs écrits, de nombreux écrivains
de l'entre-deux (entre deux civilisations, pays, langages...) exorcisent
l'apparent fardeau de la double-identité, l'idée d'appartenir
à deux cultures sans jamais pouvoir véritablement
s'approprier pleinement l'une ou l'autre : Hanif
Kureishi ou Kazuo Ishiguro
en sont de parfaits exemples en littérature anglophone. Ook
Chung est néanmoins un auteur encore différent, pur
produit du déracinement multiple, généré
par une situation originelle plus complexe : né au Japon
de parents coréens qui s'exilent ensuite à Montréal,
cet écrivain francophone mais polyglotte vit aujourd'hui
au Japon, un pays (re)découvert sur le tard. Ses Nouvelles
orientales et désorientées attestaient,
ne serait-ce que par le titre même de l'ouvrage, de son désir
d'être reconnu comme une anomalie littéraire, un déraciné
notoire et dysfonctionnel.
Ce premier roman, Kimchi, est une tentative parfois
désordonnée de revenir aux sources, et l'on ne peut
s'empêcher d'associer Kim O., le narrateur, à son créateur,
Ook Chung, puisque tous deux partagent les mêmes origines.
Ce roman (sans nul doute en partie autobiographique) développe
une multitude de thèmes et d'histoires enchevêtrés,
une foison d'anecdotes liées à des souvenirs (passages
qui tiennent de la chronique de l'enfance de toute évidence
idéalisée et de l'adolescence, ainsi que de
la très classique transition de l'innocence à l'expérience),
de chapitres introspectifs (ponctués d'innombrables citations)
qui permettent à Kim de s'interroger sur l'art et l'écriture
et de deviser sur son intérêt pour le butoh, une danse
improvisée qui cherche, "à travers la laideur
(...) le dépassement des catégories telles que beauté
/ laideur" ; ou encore, sur sa passion de la littérature
japonaise qu'il découvre, alors jeune étudiant, lors
d'un séjour dans une université d'Osaka : fasciné
par les écrivains suicidés (Akutagawa,
Kawabata ou Mishima) et leur pulsion
de mort, il se met à fréquenter le "groupe des
ruines", des étudiants qui se réunissent pour
se saouler et parler de leur suicide imminent...
Tout
particulièrement, l'auteur s'interroge sur le sens de la
notion de "racine" : a-t-elle un sens, une importance
? Ou bien est-ce que, comme l'écrivait Van Gogh, "la
patrie, ce n'est pas seulement un coin de terre, c'est aussi un
ensemble de coeurs humains qui recherchent et ressentent la même
chose" ? Peu à peu, tandis que Kim reconstruit sa
vie et ses souvenirs sur le papier, il lui semble que sa quête
est bien vaine car sa patrie est universelle et il déclare
: "les Chinatown du monde entier ont été mon
fil d'Ariane", "des bouées de sauvetage
ou des sas psychologiques". De la même façon,
un homme inconnu et pourtant si proche lui écrit "La
recherche des racines comme panacée est une illusion. Chéris
ton déracinement". Une recommandation qui le sauve
d'un morcellement identitaire dangereux et qui lui permet de trouver
une certaine forme de paix en s'attachant enfin à d'autres
êtres, tout en gardant une affection particulière pour
le "kimchi", "symbole national de la cuisine coréenne",
un condiment pimenté qui joue pour lui le rôle de madeleine
proustienne, et dont le narrateur ne peut physiquement se passer...
La poésie douce qui se dégage du roman (comment ne
pas être touché par des passages tels que "Les
ombres du passé se découpent dans la poussière
d'or du présent" ?), l'évocation de la mélancolie
ou de l'angoisse, de la maladresse et de la naïveté,
des souvenirs estudiantins et des premières amours catastrophiques...
pour tout cela cette chronique, roman d'éducation, quête
identitaire, interrogation profonde sur l'essence et l'origine,
sur le rôle des parents qui vous façonnent ou non,
véritable proclamation de déracinement, est bouleversante.
B.Longre

Le
Serpent à Plumes
http://www.serpentaplumes.com/
critique
http://www.urgence-pratique.com/5actufc/Actu/Litteraire/Livre03.htm
http://www.canadacouncil.ca/nouvelles/communiques/co0031-f.asp
Le
kimchi
http://www.globalgourmet.com/food/egg/egg0497/kimchi.html
http://iml.jou.ufl.edu/projects/STUDENTS/Hwang/kimchi5.htm
|