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Le dernier des punks
«
J’ai pas choisi mais la douleur est ma seule vérité.
»
S’inspirant
d’une figure musicale culte tout en la faisant autre, lui
conférant une humanité que le personnage public n’aura
jamais acquise à nos yeux d’individus (fans ou non)
lambdas, Cassé (Kurt Cobain) se
présente comme un objet romanesque nécessairement
hybride, entre fausse autobiographie sur le mode du renversement
et vrai roman hommage ; un parcours éclair, chaotique et
poignant, de ceux qui prennent par surprise et broient tout sur
leur passage, en particulier les cadres conventionnels de ce que
nous entendons habituellement par « fiction ».
Aussi,
il serait vain de chercher à démêler le vrai
du faux, de croire qu’on trouvera dans ce récit abrupt
des éclairages et des données biographiques exacts
(hormis la discographie, fidèle à la réalité
– même si les morceaux mentionnés ne font l’objet
que d’enregistrements amateurs au cours du roman) ou de s’imaginer
que la figure de Cobain peut se réduire à ce que le
personnage Cobain nous dit de lui.
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Il
faut y voir un roman, qui met en scène une figure certes
culte mais pourtant malléable à l’envi
tant son parcours douloureux reste nimbé de zones d’ombres.
Le Kurt de Paviot, pétri de paradoxes assumés,
enragé, grinçant et amer, très lucide
malgré les drogues qu’il ingurgite (mais de là
provient peut-être sa capacité à s’auto-analyser
ou à observer avec clarté son environnement
immédiat), n’est donc pas nécessairement
celui que l’on a cru connaître par le biais de
ses musiques ou des médias qui n’ont cessé
de broder sur son « destin » – il est celui-ci
mais aussi un autre, et ce dédoublement déplace
les frontières entre réel et fictionnel, perturbe
nos horizons d’attente et engendre un vertige pour qui
ose plonger dans cette trajectoire dont on connaît d’avance
la chute… |
La trajectoire
d’un jeune homme à vif, solitaire, à qui la
vie et la musique n’ont plus rien à offrir quand il
meurt seul, quasi paisiblement, après qu’il s’est
épuisé à faire connaître/entendre ses
chansons, en pure perte ; après que nul n’a daigné
prêter l’oreille et que son ancien batteur accède
à une notoriété que lui n’obtiendra jamais.
Et pourtant, au départ, il y croit, et cette certitude est
l’unique filament qui le rattache encore à l’existence
et le contraint à persévérer, à mettre
toute son énergie dans ses morceaux : « avec Nirvana,
on va tout cramer, les buildings d’acier et de verre on va
te les foutre par terre (…) On va tout saccager avec notre
musique. », assène-t-il. Ce leitmotiv, au cœur
du roman, en amène d’autres, qui dévoilent les
contradictions d’un personnage contenant en substance, et
ce dès le début, des germes d’autodestruction
qui vont s’intensifiant au fil des échecs – les
refus ou le silence des maisons de disques, les concerts ratés,
quand les fantasmes de gloire se délitent et qu’il
ne reste plus que quelques mélodies à fredonner et
l’anéantissement un rêve avorté, qui a
pour nom Nirvana.
Le besoin viscéral
de reconnaissance, l’évidence qu’un public les
attend sans en être encore conscient, que leur musique est
bonne, tout simplement… tout cela l’obsède, le
ronge et nourrit aussi sa rage et sa déchéance –
le tout conjugué à une énergie dévastatrice,
une obstination qui lui fait ressasser le succès et l’hypocrisie
de ceux qui se « font signer » (« y
a rien dans leur musique de daube, juste une poignée d’accords
et des kilowatts de copinage. J’en ai ras de ces tocards qui
salivent au cul des labels. Ils font quoi d’autre à
part sucer dans les soirées, nouer des contacts élaborés,
renverser du champ’ sur des godasses en s’excusant de
jouer du pseudo-garage-punk ? (…) leur fierté ils se
la rangent où, dans le décolleté de leur cul
? »). Face à eux, le narrateur ne cesse de revendiquer
une pureté sans compromis – à l’image
de sa musique – qui définit leur démarche :
« Et si y a seulement un truc de sûr, c’est
que nos K7 de démos, nous, on les enverra par la poste, comme
on l’a toujours fait. » Une authenticité
qui n’a rien à voir avec le mouvement « grunge
» tel qu’il a été (très vite) récupéré…
avant même l’arrivée de Nirvana (les vrais) :
« Quand je pense qu’il y a un marsouin qui a inventé
la notion de musique « grunge », je pourrais le tuer
», dit Kurt, s’en prenant violemment aux majors, aux
rock critics, et à la société consumériste
dans sa globalité, revendiquant sa crasse, sa misère
sexuelle et sa condition de rebut, clamant sa haine envers "la
société des belles gueules et des petits culs, (...)
tous ces crétins inspirés par la maîtrise de
leur corps, les pubs et les produits de beauté."
; et on se dit alors que là se situe peut-être la chance
de ce Cobain de fiction : celle de ne pas avoir été,
justement, récupéré, d’avoir vécu
dans l’ombre de ses fantasmes et dans sa vérité,
jusqu’au bout. Cette
tentative fictionnelle, chargée d’ellipses et de blancs,
tranches d’une vie vouée à l’obscurité,
loin du showbiz, évoque en creux tout ce que Nirvana aurait
pu rester – l’une de ces petites formations musicales
qui s’escriment à jouer, inventer et composer et que
personne n’entendra jamais, confrontées à la
surdité (et à l’avidité) des maisons
de disques.
Dans ce monologue
brutal, logorrhée débridée et oralisée
qu’on aimerait voir s’arrêter moins vite, où
la juxtaposition des dialogues et du récit, sans délimitations,
crée une palpable impression d’urgence et de proximité,
on retrouve l’énergie féroce qui se déploie
dans la musique de Nirvana, de Smells like teen spirit
à Rape me, alliée à une implacable
désespérance – en particulier lors des épisodes
consacrés aux concerts et enregistrements, où les
mots du musicien épousent ses sensations. Un récit
maîtrisé, jouissif, qui se dirige inéluctablement
vers ce à quoi on s’attendait – car le compteur
tourne (ou la jauge, plutôt, dont l’aiguille ne cesse
d’avancer en tête de chaque chapitre) et que résonne
en sourdine le douloureux No Future des punks et de tous les laissés
pour compte : « On n’a pas peur, on est des crevards,
le pouvoir appartient à ceux qui n’ont rien…
»
B.
Longre
(février 2008)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et
critique littéraire, elle s’intéresse tout
particulièrement aux écritures contemporaines (francophone,
anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature
pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
http://blongre.hautetfort.com

Du
même auteur
Missiles.
Et souvenirs cardiaques - Le Serpent à Plumes, 2002
http://www.christophepaviot.com/
http://www.naive.fr/style_livres.htm
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