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Chronique
sociale au futur de l'indicatif
En
tant que genre, l'anticipation vise avant tout à poser des
questions qui ont une résonance contemporaine, une façon
détournée, mais qui ne trompe personne, de dénoncer
certains comportements politiques ou sociaux et leurs dérives,
en les amplifiant, parfois sur le mode de la caricature. C'est le
thème de l'apparence qu'a cette fois retenu Christophe Lambert,
auteur de romans d'anticipation et de science-fiction pour la jeunesse
depuis 1997.
La loi du plus beau nous projette vingt
ans en avant, dans un monde urbain qui ressemble beaucoup à
celui que nous connaissons (hormis quelques gadgets amusants ou
autres inventions technologiques très vraisemblables) : libéralisme,
chômage, difficultés sociales, etc. ; des données
certes accentuées par les discriminations physiques institutionnalisées
par le gouvernement : le secrétariat d'État à
l'Esthétique a en effet imposé un classement intitulé
«l'échelle d'Apollon», à partir duquel
les individus sont étiquetés, dès l’enfance,
selon leur "beauté". Les critères, somme
toute très relatifs, paraissent plutôt cocasses, et
on pourrait presque en rire s'ils ne rappelaient la dictature esthétique
qui sévit déjà aujourd'hui (on pourra relire
un article éclairant paru dans Libération
le 4 octobre dernier, intitulé "Belle gueule, belle
paye") , alimentée, entre autres, par le monde
de la mode et du spectacle, par la télévision, mais
aussi par certains magazines "féminins" : ces derniers,
sous couvert d’ouverture d’esprit et de libération
des mœurs, ressassent les mêmes clichés, les mêmes
conseils éculés depuis des décennies, faisant
de leurs lectrices les victimes consentantes d’un système
totalitaire (qui fait le jeu, entre autres, du patriarcat) que l’on
n'ose contredire… Des publications qui servent en tout cas
habilement la cause de la publicité, de l’argent et
du superflu. Bref, on les voit sans mal reprendre à leur
compte l’échelle d’Apollon et librement collaborer
au système inventé par Christophe Lambert… Ainsi,
vous appartenez à la catégorie 5 de ladite classification
si vous êtes (pour une femme) blonde, aux yeux clairs sur
peau mate, que votre nez est fin, droit et retroussé (mais
surtout pas en trompette), votre bouche sensuelle (une caractéristique,
il est vrai, scientifiquement mesurable), que vous possédez
une fossette au menton, que vos seins sont fermes et volumineux,
vos fesses rebondies (mais sans cellulite), et que vous mesurez
entre 1m 70 et 1m 80...
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Même
chose, bien entendu, pour les hommes, qui n'échappent
pas au diktat de la beauté surfaite, artificielle,
sans charme... car sans défauts. Ces critères
sont, contre toute attente, pris au sérieux par…
les chefs d'entreprise (le Medef n’est pas loin) qui,
encouragés par le gouvernement, sélectionnent
désormais leurs salariés sur cette base ; et
si, comme Karol Spengler, mère "célibataire"
(premier tort), polyglotte et titulaire d'un Master de tourisme,
à la recherche d'un emploi, vous appartenez à
la catégorie 3 ("individu au physique moyen",
deuxième tort), vous comprendrez bien vite qu'il faudra
vous contenter d'un poste précaire au fast-food du
coin... "La nature m'a dotée de ce que j'appelle
«un physique à géométrie variable».
Certains jours, bien arrangée, bien maquillée,
j'attire les regards. D'autres fois, je suis tout simplement
horrible." En bref, malgré sa persévérance
et sa lucidité, Karol ne trouve aucun poste correspondant
à ses compétences ; elle prend peu à
peu conscience de son impuissance face à ce qu’elle
nomme la "beautécratie" : "Je
dois me rendre à l'évidence : mes études
ne servent à rien. La première potiche venue
a plus de chances que moi de trouver une place !" |
Un
jour où la colère l'emporte, elle rencontre Momo,
un gentil garçon obèse (un catégorie 2, "individu
au physique médiocre") qui lui propose de rejoindre
un groupe de dissidents que l'échelle d'Apollon révolte,
et qui sont résolus à la combattre : "On
doit ouvrir les yeux de nos contemporains, provoquer un débat
salutaire. Pour cela, nous allons nous servir des médias."
déclare Luther, fondateur du mouvement Héphaïstos.
Tobias, cofondateur, explique : "On doit se concentrer
sur l'opinion publique, faire comprendre aux gens que les modèles
qu'on leur impose sont bidons. Pour tout le monde, beauté
égale symétrie, mais c'est complètement idiot!"
Karol, de son plein gré, rejoint leur combat clandestin,
entre son travail au McBurger et les quelques heures passées
auprès de son fils Zoltan, 10 mois. Mais bientôt, les
choses se compliquent...
Ce roman palpitant peut se lire pour le simple plaisir de l'aventure,
et ce qui arrive à Karol est certainement peu banal ; mais
au-delà du suspense habilement entretenu, La
loi du plus beau a bien d'autres objectifs : civiques
et humains, en particulier ; à travers l'histoire de Karol
et celle de la lutte plus ou moins chaotique du groupe Héphaïstos,
domine la critique d'une société démesurément
consumériste et des débordements engendrés
par un capitalisme sauvage, et l'on y perçoit l'apologie
déguisée de la désobéissance civile
(clin d’œil à José Bové) et de la
résistance pacifique, qui condamne toute forme de violence.
De même, cet ouvrage permettra à certains adolescents
de réfléchir à la tyrannie du "paraître"
(qu'ils vivent souvent plutôt mal), à la façon
dont la publicité tend à formater les individus et
les goûts dans les sociétés occidentales. Christophe
Lambert dit s'être inspiré, entre autres, d'un ouvrage
sociologique dans lequel le débat est approfondi : Le
poids des apparences de Jean-François Amadieu
(Odile Jacob, 2002). En postface, il s'adresse plus directement
au lecteur et l'avertit : "la situation décrite
dans mon histoire relève du scénario-catastrophe :
néanmoins, prenons garde de ne pas nous réveiller
un jour dans une société où le physique nous
positionnerait d'office dans une « France d'en haut »
ou «d'en-bas », selon les critères esthétiques
du moment !" Bref, et sans trop insister sur les qualités
stylistiques de l'ouvrage (plutôt médiocres) et sur
son dénouement (particulièrement hâtif, c'est
dommage), La loi du plus beau est un
ingénieux roman dont les prises de position sont louables,
une saine lecture grâce à laquelle le jeune lecteur
devrait pouvoir à la fois se divertir et réfléchir..
Blandine
Longre
(octobre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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