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Quand
la littérature s'immerge dans les faux-semblants du réel
A première
vue, rien que de très ordinaire : une petite ville de province
relativement paisible, Amboise, un couple uni, Anna et Vincent et
leur fils de quatorze ans, Simon. Anna, enseignante en sociologie
à Tours, entame une année sabbatique pour rédiger
un ouvrage spécialisé ; elle semble satisfaite de
cette pause, qui lui permet de consacrer un peu de temps à
son fils Simon, un enfant précoce et solitaire - un isolement
qui concerne aussi Vincent et Anna : "Nous n'arrivons pas
à apprécier des gens avec suffisamment d'assiduité.
Bâtir notre existence sur un petit nombre d'êtres humains
a été notre choix dès le départ et nous
en sommes très heureux." Vincent est employé
dans une petite agence immobilière, mais son travail le rend
soucieux — un remaniement de personnel semble être en
cours depuis que le fils du directeur a repris l'affaire.
La vie quotidienne d'Anna est ainsi rythmée, entre son mari
("un être rayonnant et chaleureux"), son
fils Simon, et ses travaux : elle a aménagé un petit
bureau qui lui donne cependant l'impression d'être "prise
au piège"; un enfermement volontaire qui lui pèse.
Dans le même temps, le comportement de Vincent évolue
de manière inattendue et Anna a l'impression qu'ils s'éloignent
irrémédiablement l'un de l'autre (comme "de
parfaits étrangers, nous dirigeant vers la tombe dans ce
même mutisme") ; une idée qu'elle garde pour
elle, par négligence ou lassitude ("Il y a, chez
Vincent, des choses que je n'ai plus envie de savoir. Une certaine
fatigue de l'intimité." avoue-t-elle.). Ces derniers
temps, elle paraît de plus en plus repliée sur elle-même,
démesurément sensible aux choses qui l'entourent et
la submergent, tout en l'angoissant : des petits détails
qu'elle remarque davantage, des aspects de l'ordinaire qu'elle découvre
; paradoxalement, son penchant pour l'isolement (qu'elle illustre
par une belle citation tirée de Jane Eyre) ne lui
convient plus : "Mon inaction m'étourdit, détache
chacun de mes gestes dans une qualité inconnue de silence.
J'erre toute la journée dans la maison..." Son
oisiveté relative et sa nouvelle disponibilité intellectuelle
lui imposent d'être sur le qui-vive et le fait de quitter,
même temporairement, le monde des idées et de la recherche
universitaire l'incite à penser que "les intellectuels
sont toujours paralysés par l'impression qu'ils n'accrochent
pas à la vie réelle." Est-elle entrée
dans ce qu'elle appelle "la vraie vie" ? Ou bien
tout est-il trop inconsistant pour être réel, ou encore
trop palpable pour être de l'ordre de la fiction ? Parfois,
déformation professionnelle oblige, Anna retrouve quelques-unes
de ses habitudes de sociologue et elle se pose "observatrice
passéiste" des "conduites de vie"
des autres - en témoin d'un univers extérieur qui
ne la touche pas ; une expérience dont elle retire une jouissance
étonnante (lors du rituel des courses du samedi par exemple),
une objectivité qu'elle ne possède pas quand elle
se retrouve confrontée au mal-être de son mari ou aux
accès de violence de son fils.
Pivot du roman,
l'articulation invisible entre réel et irréel ne cesse
de faire surface dans le discours complexe de la narratrice, qui
décidément semble bel et bien perdue, submergée
par ce trop-plein soudain de réalité et par sa propre
logorrhée, élaborée à partir de faits
réels (du moins dans le cadre de l'intrigue fictive...) mais
aussi de multiples impressions, sensations ou sentiments qui tous
semblent se contredire les uns les autres. La ville d'Amboise, remarque-t-elle,
semble nier la notion de réel, préférant sommeiller
dans son rassurant confort petit-bourgeois plutôt que de s'extraire
de cette vraie-fausse réalité... La sensation de ne
plus appartenir au monde concret se fait grandissante et le sentiment
de déréalisation s'amplifie. A travers l'évocation
de l'inertie d'Anna, l'on repense à la paralysie contagieuse
qui affecte les Dubliners de James Joyce, et l'immobilité
dublinoise s'apparente à celle d'Amboise - incarnation d'un
univers provincial hostile et propice à la rumeur...
Les transformations
qui affectent la narratrice sont imperceptibles et glissent le long
de ces pages impressionnistes : l'auteur capture à merveille
l'épaisseur du réel ou, plus précisément,
les sensations subjectives d'un réel qui échappe,
en fin de compte, à la narratrice, de la même façon
qu'elle croyait connaître son mari ("je me suis persuadée
au fil des années que Vincent et mon père ne pouvaient
rien dissimuler derrière une façade aussi simple.")
- un leurre de plus que lui a renvoyé sa propre perception
du réel. La confusion d'Anna dissimule une défection
plus grande encore, celle de Vincent, qui se perd lui-même,
mais que nous ne pouvons observer autrement qu'à travers
les yeux de sa femme ; un sort littéraire bien ingrat pour
ce personnage pourtant essentiel, mais le procédé
dépouille volontairement le lecteur de son objectivité,
l'entraînant dans le sillage d'une femme incapable d'interpréter
les signes que lui renvoient les événements. La narration
épouse les flottements psychiques et/ou le morcellement intime
d'Anna, mais le récit conserve cependant des semblants de
cohérence et une plaisante lisibilité.
Exploration
du réel, de sa texture, de sa malléabilité
et de sa capacité à se dérober à nous
dès le moment où nous croyons l'avoir palpé,
La diffamation est un roman qui soulève
plus de questions qu'il ne propose de réponses et c'est tant
mieux. En filigrane, au-delà de l'intrigue (bien mince en
surface), le roman interroge aussi la façon dont l'écriture
peut retranscrire plus ou moins fidèlement les pensées
nécessairement subjectives d'un personnage fictif et exprimer
le mouvement d'une pensée singulière (l'emploi du
présent de l'indicatif est-il par exemple suffisant pour
donner l'illusion d'un temps narratif simultané à
l'acte de lecture ?). L'heure de la sortie,
précédent roman de Christophe Dufossé, mettait
sur le devant de la scène narrative une autre âme solitaire
et les deux ouvrages comportent des similarités naturelles
(mêmes angoisses existentielles, fine introspection d'un personnage
en huis-clos avec lui-même), quoique La diffamation
laisse une saveur d'inachevé : une aventure à côté
de laquelle nous serions passés sans la voir ; quand Anna
revient sur son inadéquation et son incapacité à
mesurer l'ampleur du drame qui s'est joué, elle parle d'une
atmosphère "si réelle, si lourde. Les gens
étaient pour une fois ce qu'ils paraissaient être.
L'histoire était donc vraie, nous l'avions bien vécue
; quelque chose était arrivé."
B.
Longre
(décembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur : L'heure
de la sortie
(Denoël, 2002 / Folio Gallimard, 2004)
- Prix du premier roman 2002
http://www.denoel.fr
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