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"La
cage étroite du temps"
Les enseignants
seraient-ils des créatures à part ? A en croire Christophe
Dufossé, ils formeraient une catégorie atypique, une
espèce sclérosée et obnubilée par des
relents d'enfance, et pourtant en tous points génétiquement
semblables aux autres humains... C'est du moins le point de vue,
non pas tant énoncé qu'esquissé, qui domine
ce sombre roman. L'histoire est racontée par l'esprit en
perdition d'un jeune professeur de français, Pierre Hoffman,
qui porte un regard désabusé, cynique mais aussi très
amusant sur la profession, une vision amère mais teintée
de drôlerie du microcosme de la salle des profs de son collège
: des descriptions et des remarques peu flatteuses qui sonnent juste
de bout en bout, en dépit d'un penchant à noircir
allègrement le tableau. Mais peut-il en être autrement,
alors que L'heure de la sortie débute abruptement
par la défenestration d'un stagiaire d'histoire-géo,
depuis sa salle de classe ?
Eric Capadis
était discret et renfermé, dépressif, communiquant
rarement avec ses collègues, et le principal, dont Hoffman
fait un portrait peu amène, s'empresse d'étouffer
l'affaire, de l'enterrer avec le corps du jeune homme. Il faut pourtant
bien terminer l'année scolaire et c'est Hoffman qui est chargé
de remplacer son collègue décédé...
Dès les premiers contacts avec les élèves de
Capadis, la 4e F, l'enseignant perçoit quelque chose d'étrange
qui émane du groupe de jeunes adolescents, admirablement
soudé, étrangement discipliné : une violence
sourde et muette, une hostilité latente ; une atmosphère
glaçante plane sur les cours et Hoffman parvient difficilement
à briser la glace, se sentant comme un intrus. Les enfants
auraient-ils une part de responsabilité dans la mort tragique
de Capadis ? Hoffman mène ainsi une enquête improbable,
qui le conduit à d'étranges découvertes.
A la noirceur du récit, s'ajoute l'angoisse existentielle
du narrateur, un être rongé par sa solitude, par "une
anxiété relationnelle" incurable ; son désoeuvrement
apparent est propice à l'introspection et il éprouve
une fascination morbide pour le jeune Capadis, qui lui ressemblait
un peu : Hoffman vit seul dans un grand appartement, mène
une vie d'ermite, à la limite de la misanthropie et ne cesse
de revivre des souvenirs de jeunesse, dans l'espace clos et réconfortant
de sa conscience, à l'abri du monde urbain, un isolement
choisi comme un rempart. Cet état d'esprit épouse
à merveille le récit et permet aussi à Pierre
Hoffman d'être le seul à pouvoir comprendre un peu
mieux ses élèves qui, comme lui, s'isolent volontairement
: "Nous nous sentons tous très très seuls
au collège. La solitude parmi les adultes est la chose la
plus triste du monde", lui avoue l'un d'entre eux. Pour
les autres adultes, ils ont l'apparence d'extraterrestres robotisés,
d'impénétrables créatures : "Ils ne
bougent pas, on dirait des petits mannequins de cire dans vitrine
à Noël" s'étonne un chauffeur de car
scolaire et chacun d'eux s'exprime "comme un sémanticien
en herbe", remarque Hoffman.
Derrière ses allures de roman noir, ce récit très
allégorique est aussi une exploration des zones d'ombres
de l'enfance, un univers avec lequel les adultes ne parviennent
pas à communiquer, sauf peut-être certains êtres
comme Hoffman, qui n'ont jamais vraiment pu échapper à
ce monde : " Les enfants sont la vérité universelle,
et tout le monde le sait. Les gens ont peur d'eux à cause
de ça. Ils leur parlent gentiment pour cette raison. (...)
En grandissant, cette vérité a tendance à se
diluer avec des voix nouvelles, venues de l'extérieur de
nous-mêmes. Nous commençons à douter et à
oublier les choses fondamentales. Quand j'étais gosse, j'habitais
la cage étroite du temps et je m'y sentais bien."
raconte Hoffman, qui tente désespérément de
retrouver ce paradis perdu.
B.Longre
(août 2002)

du
même auteur
La diffamation (Denoël,
2004)
http://www.denoel.fr
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