|
La
chambre rouge de Chostakovitvch
À soixante-deux ans, le camarade Chostakovitch (1906-1975)
est tiraillé par le regret : regret du temps perdu à
composer pour le théâtre ou pour le cinéma,
regret de s’être perdu lui-même dans ces œuvres
utilitaires, dans ces honteuses « œuvres de laquais »
qui, certes, lui permirent de survivre sous le régime socialiste,
mais au prix de quels sacrifices ?… Et pourtant, l’œuvre
intime existe, l’œuvre singulière, débarrassée
des sentiments caricaturaux et de l’optimisme socialiste de
commande : le dramatique partage de la scène opéré
par Philippe Delaigue donne le premier plan au génie surveillé
et tourmenté, pour offrir l’arrière-scène,
chambre rouge évanescente et ténébreuse, à
ses quatuors les plus extrêmes (brillamment interprétés
par le Quatuor Debussy), mais comme la musique en dit beaucoup plus
que les mots, le partage du temps de ce court spectacle donne la
part belle aux œuvres, graves, aux dépens des textes,
montage plus léger de fragments de la correspondance de Chostakovitch.
Chostakovitch
se confie, s’expose, dans une pleine connivence avec le public,
en une sorte de one-man show qui, tant par l’ironie subtile
du texte, par son humanisme amer et par la politesse de son désespoir
face à la tragédie artistique et humaine du régime
communiste russe, que par le jeu d’Yves Barbaut, enthousiaste
et cynique, voire lyrique, toujours avec recul et intelligence,
s’avère digne d’un… Pierre Desproges –
l’immense dimension musicale en plus. Si le passage des bons
mots et du bon ton de la confidence, à l’éprouvante
intensité du drame à cordes théâtralisé
dans la distance magique et douloureuse de la chambre rouge, n’est
pas toujours des plus fluides, il faut entendre en cette structure
dynamique mais hachée un écho de la périlleuse
quête d’équilibre que Chostakovitch n’a
su faire aboutir, malmené par l’accusation d’égoïsme
que tout génie solitaire encourt, et ce plus encore dans
un pays où les puissants exigent un art populaire, socialiste,
parfaitement réaliste. Mise en abîme par le sourire
d’autant plus placide, voire joyeux, qu’il couve de
souffrances, d’un vieux compositeur durement torturé
par l’autocritique et par le mécontentement de soi,
la musique gagne en angoisse comme en beauté ; derrière
chaque note sublime sourd une solitude misérable.
Nicolas
Cavaillès
(avril
2006)

http://www.quatuordebussy.com/
http://www.croix-rousse.com/
Théâtre
de la Croix-Rousse
Place Joannès Ambre
69317 Lyon Cedex 04
04 72 07 49 49
|