Chostakovitch en lettres et en notes
Montage et mise en scène de Philippe Delaigue
Avec Yves Barbaut et le Quatuor Debussy

Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon
jusqu'au 15 avril 2006


La chambre rouge de Chostakovitvch


À soixante-deux ans, le camarade Chostakovitch (1906-1975) est tiraillé par le regret : regret du temps perdu à composer pour le théâtre ou pour le cinéma, regret de s’être perdu lui-même dans ces œuvres utilitaires, dans ces honteuses « œuvres de laquais » qui, certes, lui permirent de survivre sous le régime socialiste, mais au prix de quels sacrifices ?… Et pourtant, l’œuvre intime existe, l’œuvre singulière, débarrassée des sentiments caricaturaux et de l’optimisme socialiste de commande : le dramatique partage de la scène opéré par Philippe Delaigue donne le premier plan au génie surveillé et tourmenté, pour offrir l’arrière-scène, chambre rouge évanescente et ténébreuse, à ses quatuors les plus extrêmes (brillamment interprétés par le Quatuor Debussy), mais comme la musique en dit beaucoup plus que les mots, le partage du temps de ce court spectacle donne la part belle aux œuvres, graves, aux dépens des textes, montage plus léger de fragments de la correspondance de Chostakovitch.

Chostakovitch se confie, s’expose, dans une pleine connivence avec le public, en une sorte de one-man show qui, tant par l’ironie subtile du texte, par son humanisme amer et par la politesse de son désespoir face à la tragédie artistique et humaine du régime communiste russe, que par le jeu d’Yves Barbaut, enthousiaste et cynique, voire lyrique, toujours avec recul et intelligence, s’avère digne d’un… Pierre Desproges – l’immense dimension musicale en plus. Si le passage des bons mots et du bon ton de la confidence, à l’éprouvante intensité du drame à cordes théâtralisé dans la distance magique et douloureuse de la chambre rouge, n’est pas toujours des plus fluides, il faut entendre en cette structure dynamique mais hachée un écho de la périlleuse quête d’équilibre que Chostakovitch n’a su faire aboutir, malmené par l’accusation d’égoïsme que tout génie solitaire encourt, et ce plus encore dans un pays où les puissants exigent un art populaire, socialiste, parfaitement réaliste. Mise en abîme par le sourire d’autant plus placide, voire joyeux, qu’il couve de souffrances, d’un vieux compositeur durement torturé par l’autocritique et par le mécontentement de soi, la musique gagne en angoisse comme en beauté ; derrière chaque note sublime sourd une solitude misérable.

Nicolas Cavaillès
(avril 2006)

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