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Dans un style
délicat et souvent poétique, Le bracelet de
jade conte le déclin de la famille Fu à travers
le regard mélancolique de la Quatrième épouse.
Le maître est décédé brutalement (on
apprendra plus tard comment) et la Première épouse
l'a suivi de près dans la mort. La Troisième épouse
quitte alors la maison et se remarie ; demeure ainsi la Deuxième
épouse, en tête-à-tête avec la Quatrième
: les deux femmes vivent dans un isolement grandissant avec pour
seule compagnie le fils attardé de la Deuxième, Porte-Bonheur,
et une vieille servante un peu commère, la mère Li.
La Quatrième, depuis ses appartements, observe avec dédain
et tristesse le manège amoral de la Deuxième, qui
a loué les services d'un saisonnier pour soi-disant nettoyer
la maison, mais qu'elle rejoint chaque fois qu'elle le peut dans
le moulin.
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à peu, tout en subissant le morne présent qui
s'écoule avec lenteur, la Quatrième se remémore
le passé, symbolisé par le bracelet de jade jadis
offert par le maître mais qu'elle a perdu (ou qu'on lui
a volé) : elle se rappelle son enfance campagnarde alors
qu'orpheline, elle subissait la cruauté de sa tante ;
puis son voyage en ville, où la même tante avait
tenté de la vendre à un patron de maison close.
Elle se souvient aussi de sa fuite et des années de bonheur
passées avec son époux (elle était la favorite),
lui qui avait pu la soustraire à une vie d'esclave. La
pudeur avec laquelle elle plonge dans ses pensées et
la simplicité du style évoquent à merveille
la fragilité de ses émotions et tandis que la
maisonnée tombe en déliquescence, ses souvenirs
soutiennent la vie intérieure de cette femme intelligente
et résolue mais qui peine à se soustraire au pessimisme
ambiant. |
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Dans cette longue
nouvelle, l'auteur dénonce en filigrane ce que subissent
les femmes dans une société patriarcale : traitées
comme des marchandises, échangées, malmenées,
peu d'espoir s'offre à elles, qu'elles soient femmes du peuple
(comme Zhu Xiu, abandonnée par son mari qui s'est fait brigand)
ou bourgeoises, condamnées à vivre en ermites ou presque,
dans des cages dorées. Une situation que résument
amèrement les paroles de la vieille servante, qui elle a
été vendue par son mari, pour rembourser une dette
de jeu, et qui n'a jamais retrouvé sa petite-fille, vendue
elle aussi : "La vie sur Terre n'est que souffrance. Quand
on a trop souffert, on n'a plus d'espoir."
La famille Fu se dissout sans descendance et dans le même
temps, en toile de fond, la société tout entière
semble perdre ses repères, car des événements
inquiétants se déroulent en ville : pillages, viols,
cambriolages, augmentation des prix... Un monde ancestral qui disparaît
peu à peu, accablé par des valeurs qui n'ont plus
de sens et des pauvres de plus en plus nombreux, qui ne veulent
plus souffrir.
La deuxième nouvelle qui complète ce recueil réconcilie
pourtant le lecteur avec la vie, car même si Le bracelet
de jade se termine sur une touche d'espoir, grâce
au courage de la Quatrième épouse, l'optimisme l'emporte
de façon plus évidente dans Pour six plats d'argent
: un optimisme plein de bon sens incarné par Ji'ai, une jeune
paysanne vigoureuse et joyeuse qui, bien qu'abandonnée par
un fiancé ébloui par la ville, ne se laisse pas aller
au désespoir. Au contraire, elle quitte famille, ferme et
cochons pour un temps afin de trouver elle aussi un travail en ville
et comprendre comment la ville a pu lui voler son amoureux. Un parcours
sans reproche où se dévoile son habileté à
vivre, tout simplement ; sa naïveté campagnarde n'est
qu'apparente et imprégnée de sagesse : "Elle
sait déjà qu'elle ne reviendra plus jamais en ville.
Elle la connaît, maintenant : partout des voitures, des passants
plein les rues, des logements exigus, une atmosphère malsaine."
Tout comme la Quatrième épouse du Bracelet de
Jade, Ji'ai se montre capable d'abandonner une vie "luxueuse",
soit (si elle la compare à sa vie de fermière) mais
qui est comme un espace clos et oppressant. Ces deux nouvelles,
bien que dissemblables au premier abord, se répondent l'une
l'autre et forment un tout cohérent, une belle ode à
deux femmes qui se libèrent de leurs chaînes.
Blandine
Longre
(octobre 2002)
Née en 1964 dans la province du Heilongjiang, Chi Zijian
publie ses premières nouvelles dès 1985. Jeune écrivain
prolifique, elle appartient au courant « néoréaliste
» qui décrit la banalité de la vie quotidienne
d'humains ordinaires. De Chi Zijian, Bleu de Chine a déjà
publié La danseuse de Yangge (1997).

Chine,
du côté des livres
http://www.bleudechine.fr/
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