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Mother
China
Dans Trouée
dans les nuages, l’auteure détruit
le mythe du couple idéal, en esquissant le portrait d'une
femme, Zeng Shanmei, dont les souffrances passées rejaillissent
sur l’ensemble du roman. Tu es une rivière
est un autre portrait féminin qui se fonde sur un personnage
central, Lala, que la vie n’a pas épargnée ;
une figure certainement moins sympathique que celle évoquée
ci-dessus mais tout aussi admirable. Le périple familial
et domestique de Lala et de ses huit enfants est évoqué
sur un mode réaliste, sans concessions, laissant peu de place
au rêve ou à l’imaginaire et la romancière
se pose en retrait, comme un témoin qui laisserait au lecteur
le soin de tirer ses propres conclusions.
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Lala
est un être fruste et grossier, mais heureusement
munie d’un bon gros sens populaire, opportuniste à
ses heures ; « femme du peuple » veuve
à trente ans et ce, de manière assez soudaine,
elle fait face ; son parcours, jonché de drames domestiques
et d’efforts constants pour survivre aux mutations
politiques, idéologiques et économiques d’une
Chine qui ne sait pas vraiment où elle va, reflète
celui de bon nombre de Chinois, malmenés par l’histoire
mais irascibles et persévérants, munis d’une
capacité d’adaptation étonnante. Nous
rencontrons Lala pour la première fois quand elle
perd son mari ; nous sommes en 1964 et le pays sort d’une
famine qui aura duré trois ans… Résistante
dans l'âme, mais se mêlant rarement de politique,
jamais elle ne se départit de son pragmatisme ; même
si elle néglige certains de ses enfants, n'hésite
pas à les humilier, montrant ouvertement ses préférences,
ou à les mettre au travail en tenant le rôle
de "contremaître" (elle opte pour un artisanat
familial, répartissant les tâches avec sévérité),
elle sacrifie cependant sa santé pour faire vivre
la maisonnée.
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Ce portrait
brut, qui n’omet aucun détail du quotidien d'une famille
de "bonne origine de classe", traverse environ vingt-cinq
ans de l'histoire de la Chine, des années 60 jusqu'à
la mort de Lala, en 1989 : une façon de revivre et de comprendre
les ironies, les extravagances économiques, les débordements
et les dysfonctionnements absurdes d'un système politique
incongru et dévoyé, souvent cruel, négligeant
le bonheur individu pour le bien des masses (les notes touffues
qui figurent en fin d'ouvrage sont d'un grand soutien — en
particulier les détails chronologiques ou socioculturels).
Le bilan familial est désastreux, à l'image de celui
du pays en mutation, et de nombreux cas de figures sont illustrés
par les enfants de Lala, chacun incarnant une frange de la population
: le cadre du parti, le vaurien (condamné à mort),
l'homme d'affaires qui monte (dans les années 80), Dong'er,
la jeune fille brimée, profitant de son séjour forcé
à la campagne pour s'émanciper et quitter une mère
qui n'a pas su l'aimer ("Quelle que soit la façon
dont, plus tard, l'histoire raconterait ce vaste mouvement d'exode
des jeunes instruits, Dong'er ne le renierait jamais.")
; Dewu, devenu garde rouge durant la révolution culturelle,
enfin, une autre sœur, quelque peu attardée, qui après
un viol, est mariée à un paysan. Ainsi, les enfants
de Lala sont la Chine d'hier et d'aujourd'hui et Lala, mère
nourricière, « Mother China » (comme on parle
de « Mother India »), s'accroche à sa progéniture,
vaille que vaille, sans être toutefois toujours à la
hauteur de la tâche. Tu es une rivière,
qui se rattache, par bien des aspects, au courant naturaliste, explore
ainsi avec finesse les liens qui unissent parents et enfants, tout
en ancrant cette saga familiale dans une réalité historique
tangible.
Blandine
Longre
(avril 2004)

Chine,
du côté des livres
de
la même auteure, vient de paraître
Trouée dans les nuages (Actes
Sud, Babel 2004)
http://www.actes-sud.fr
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