Le Diconoclaste
Dictionnaire espiègle et saugrenu
Chiflet et Cie, 2005

 

Savoureux.

Il existe des moyens de concilier rigueur et amusement, de satisfaire à la fois le goût du travail d’investigation et la « prédilection de l’absurde ». Le livre de Jean-Loup Chiflet, au titre en forme de mot-valise prometteur, en est un témoignage probant. Au hasard de l’ordre alphabétique (selon le principe de tout dictionnaire), le Diconolaste superpose le choix judicieux d’articles au contenu aussi étonnant que réjouissant. L’élaboration scrupuleuse de l’ensemble va jusqu’à ménager une bibliographie précise et un index complet.

Après un article savoureux (c’est le mot) sur l’« abdomen » signé Patrice Delbourg (dont quelques calembours du genre « être pompier à Bonneuil » fusent au milieu du livre), c’est une incessante fête du verbe et de l’esprit, de l’insolite et du décalé, bref de ce que l’on nomme en général l’humour. Il y a l’humour sérieusement médité de nombreux spécialistes en la matière (Pierre Dac, Raymond Devos, Pierre Desproges, Roland Topor, Alphonse Allais, Tristan Bernard, Woody Allen, Sacha Guitry…) ou d’écrivains dont le rire plus ou moins déployé est un des éléments stratégiques (Jules Renard, les Oulipiens, Umberto Eco, Joris-Karl Huysmans, Swift, Cavanna, Jean-Pierre Brisset, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Jean Tardieu – on est bien obligé de laisser beaucoup de noms de côté). Il y a en outre l’humour involontaire d’un Ayatollah Khomeiny (aussi noir que scatologique) ou d’un Philippe Sollers, d’un Philippe Labro, d’un Bernard-Henri Lévy et d’une Christine Angot (épinglés naguère par Le Jourde et Naulleau), mais aussi et surtout d’inénarrables morceaux d’anthologie tirés de manuels d’Histoire de France, de catéchisme ou d’instruction militaire, de modes d’emploi, de circulaires ministérielles, de journaux, de conseils à l’usage des époux, d’almanachs (dont le récurrent Almanach Hachette du Zodiaque). Il y a enfin quelques heureux pastiches et, à souligner, un joyeux raccourci de Stendhal à Flaubert tracé par Jean-Loup Chiflet lui-même.

 Trêve de description : on voudrait peut-être du concret ? En voici, forcément fragmentaire, et juste pour mettre en appétit :

Baignoire. « J’adore me reposer et flemmarder dans ma baignoire. Il m’arrive même d’y mettre de l’eau. » (Bill McBain)
Concombre. « Le concombre doit être coupé en tranches fines, assaisonné avec du vinaigre, du sel et du poivre, puis jeté à la poubelle. » (Samuel Johnson)
Jésus. « Jésus était juif, certes, mais seulement du côté de sa mère. » (Archie Bunker)
Opéra. « A l’opéra, quand on se fait poignarder, au lieu de mourir, on chante. » (Anonyme)

Veuve. « Il vaut mieux être le second mari d’une veuve que le premier. » (Anonyme)
Zeugme. « Après avoir sauté sa belle-sœur et le repas de midi, le Petit Prince reprit enfin ses esprits et une banane. » (Pierre Desproges)

On ne sera sans doute pas rassasié par cet avant-goût. Pour l’être, il faudra faire l’effort (très relatif et plutôt gratifiant) de se saisir de l’ouvrage et de le dévorer.

Jean-Pierre Longre
(avril 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

du même auteur
Jean-Loup Chiflet présente : Petit dictionnaire des mots retrouvés
Préface de Jean d’Ormesson, Mots et Cie, 2004

Entretien
http://www.rfi.fr/fichiers/langue_francaise/