Assommer l'assommant ou Démolir Nisard
A ma droite Désiré Nisard : né le 20 mars 1806
à Châtillon-sur-Seine. Critique littéraire,
il collabora à diverses revues et entama une carrière
d'essayiste. Ensuite, il devint professeur en Sorbonne, directeur
de l'Ecole Normale, député, sénateur, etc.
Tous ses travaux tendent à dénoncer la déliquescence
supposée de la littérature française, déliquescence
incarnée par la génération romantique. Aussi
l'Académie Française le préféra à
Alfred de Musset et l'accueillit en 1850. Nisard ne négligea
pas d'être, en politique, un rigide conservateur et zélateur
dévoué de l'Empire. Son apport essentiel à
l'histoire des idées se résume au concept peu glorieux
des « deux morales » : il existe d'une part
la morale applicable au commun et d'autre part une morale applicable
aux seuls Princes et Etats : de temps en temps, ceux-ci doivent
renoncer à tout sentimentalisme pour maintenir leur sécurité
menacée. Nisard était bien de son temps, et bien du
notre. Il eût apprécié Guantanamo. Bref, les
Lumières du siècle précedent vacillèrent
à peine, l'immortel mourut en 1888, il fut soigneusement
enterré, on l'oublia complètement. Un lycée
porte son nom. C'est dire.
A ma gauche, Eric Chevillard: une quinzaine de victoires par chaos
verbal ou mise en déroute de l'arbitre (Mourir m'enrhume,
Du hérisson, Oreille rouge,
etc). Le combat semble inégal : d'un côté, un
cadavre largement décomposé, de l'autre un vivant
très en verve et furieux. Mais attention : sous ses dehors
de petit mort innocent, sous son suaire d'aimable pisse-vinaigre
rectifié et son épaisse chape d'oubli, Désiré
Nisard, en vérité, s'est insinué partout comme
une peste. Il est devenu le cafard, la boue, l'aigreur, la morale
sèche comme une trique et l'étendard de la bêtise
universelle. C'est bien simple : « L'homme boite depuis
que Désiré Nisard a chaussé ses bottes.
»
Ce postulat admis, il va donc s'agir, au nom de la tâche d'assainissement
(moral, esthétique, philosophique) qui incombe au romancier
de crucifier le triste sire. Ni récit ni essai, le livre
témoigne d'un simple mais farouche assaut du narrateur contre
sa tête de turc. Son genre littéraire, c'est son titre.
Chaque paragraphe cogne dru, enfonce le clou dans les paumes de
l'Immonde qui l'a bien mérité : un cargo dégaze
en haute mer ? La France perd en finale ? Vous avez pris un coup
de vieux ? Nisard est dans le coup. Solutions proposées en
vrac : « Le pousser de l'avion. Désherber son golf.
[...] Couler sa barque. Saigner dans son lait. Rire de ses deuils.
Outiller ses taupes et ses furets. Affamer son tigre. »
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La
plume avec laquelle Nisard commettait ses écrits, c'est
une «écaille de coelacanthe ».
En effet, « jamais plume ne vola si bas qu'entre
les doigts de Nisard. » Celle de Chevillard, encore
une fois, virevolte magnifiquement, gratte et creuse et jubile.
S'attaquant à un ennemi tel qu'on en rêve, il
s'amuse également à mimer et à outrer
le mouvement de toute oeuvre « moderne », condamnée
à violenter l'ancêtre, renier la tradition, à
détruire l'héritage pour exister par soi-même.
On se doute du résultat : le « je » finit
par s'altérer, tendre insensiblement vers l'autre,
le double abhorré. « A force de te frotter
à lui, tu commences à lui ressembler. »
dit la compagne du narrateur. Entretemps, nous aurons assisté
à un combat étonnant, détonant dans l'ordre
des mots, et particulièrement savoureux. |
Le
titre l'indique encore : « Démolir... »
: il s'agit bien d'un « faire », d'un processus à
l'oeuvre, de poésie plutôt que de fiction. Toujours
pas de roman de la maturité en vue pour Chevillard. Toujours
pas d'Académie. Pas de Goncourt. Ce livre n'existe d'ailleurs
que pour cela, l'en tenir à distance. Assommer l'assommant
ou démolir Nisard : en tout cas, se régaler des mots.
Jean-Baptiste
Monat
(octobre 2006)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

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