Démolir Nisard
d'Eric Chevillard

Les éditions de Minuit, 2006

 

 




Assommer l'assommant ou Démolir Nisard


A ma droite Désiré Nisard : né le 20 mars 1806 à Châtillon-sur-Seine. Critique littéraire, il collabora à diverses revues et entama une carrière d'essayiste. Ensuite, il devint professeur en Sorbonne, directeur de l'Ecole Normale, député, sénateur, etc. Tous ses travaux tendent à dénoncer la déliquescence supposée de la littérature française, déliquescence incarnée par la génération romantique. Aussi l'Académie Française le préféra à Alfred de Musset et l'accueillit en 1850. Nisard ne négligea pas d'être, en politique, un rigide conservateur et zélateur dévoué de l'Empire. Son apport essentiel à l'histoire des idées se résume au concept peu glorieux des « deux morales » : il existe d'une part la morale applicable au commun et d'autre part une morale applicable aux seuls Princes et Etats : de temps en temps, ceux-ci doivent renoncer à tout sentimentalisme pour maintenir leur sécurité menacée. Nisard était bien de son temps, et bien du notre. Il eût apprécié Guantanamo. Bref, les Lumières du siècle précedent vacillèrent à peine, l'immortel mourut en 1888, il fut soigneusement enterré, on l'oublia complètement. Un lycée porte son nom. C'est dire.
A ma gauche, Eric Chevillard: une quinzaine de victoires par chaos verbal ou mise en déroute de l'arbitre (Mourir m'enrhume, Du hérisson, Oreille rouge, etc). Le combat semble inégal : d'un côté, un cadavre largement décomposé, de l'autre un vivant très en verve et furieux. Mais attention : sous ses dehors de petit mort innocent, sous son suaire d'aimable pisse-vinaigre rectifié et son épaisse chape d'oubli, Désiré Nisard, en vérité, s'est insinué partout comme une peste. Il est devenu le cafard, la boue, l'aigreur, la morale sèche comme une trique et l'étendard de la bêtise universelle. C'est bien simple : « L'homme boite depuis que Désiré Nisard a chaussé ses bottes. »
Ce postulat admis, il va donc s'agir, au nom de la tâche d'assainissement (moral, esthétique, philosophique) qui incombe au romancier de crucifier le triste sire. Ni récit ni essai, le livre témoigne d'un simple mais farouche assaut du narrateur contre sa tête de turc. Son genre littéraire, c'est son titre. Chaque paragraphe cogne dru, enfonce le clou dans les paumes de l'Immonde qui l'a bien mérité : un cargo dégaze en haute mer ? La France perd en finale ? Vous avez pris un coup de vieux ? Nisard est dans le coup. Solutions proposées en vrac : « Le pousser de l'avion. Désherber son golf. [...] Couler sa barque. Saigner dans son lait. Rire de ses deuils. Outiller ses taupes et ses furets. Affamer son tigre. »

La plume avec laquelle Nisard commettait ses écrits, c'est une «écaille de coelacanthe ». En effet, « jamais plume ne vola si bas qu'entre les doigts de Nisard. » Celle de Chevillard, encore une fois, virevolte magnifiquement, gratte et creuse et jubile. S'attaquant à un ennemi tel qu'on en rêve, il s'amuse également à mimer et à outrer le mouvement de toute oeuvre « moderne », condamnée à violenter l'ancêtre, renier la tradition, à détruire l'héritage pour exister par soi-même. On se doute du résultat : le « je » finit par s'altérer, tendre insensiblement vers l'autre, le double abhorré. « A force de te frotter à lui, tu commences à lui ressembler. » dit la compagne du narrateur. Entretemps, nous aurons assisté à un combat étonnant, détonant dans l'ordre des mots, et particulièrement savoureux.

Le titre l'indique encore : « Démolir... » : il s'agit bien d'un « faire », d'un processus à l'oeuvre, de poésie plutôt que de fiction. Toujours pas de roman de la maturité en vue pour Chevillard. Toujours pas d'Académie. Pas de Goncourt. Ce livre n'existe d'ailleurs que pour cela, l'en tenir à distance. Assommer l'assommant ou démolir Nisard : en tout cas, se régaler des mots.

Jean-Baptiste Monat
(octobre 2006)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

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