La
discrétion de l'hippopotame
Eric Chevillard
est une horde barbare. Depuis Mourir m'enrhume,
sa première oeuvre parue en 1989, il a traversé hache
à la main nombre de contrées louches, parmi lesquelles
le récit d'aventure (Les absences du Capitaine
Cook, 2001), l'édition critique de textes inédits
(L'oeuvre posthume de Thomas Pilaster,
1999) l'autobiographie (Du hérisson,
2002) ou le conte (Le vaillant petit tailleur,
2003). Si le bonhomme ne laisse derrière lui que ruines fumantes
(déjà, le roman policier tremble et la SF sifflote
l'air de rien), les amateurs de littérature jubilent à
lire cette prose qui massacre gaiement leur beau jouet.
Tout commence
cette fois-ci lorsque Chevillard est invité, dans le cadre
d'une résidence croisée, à un séjour
dans un village du Mali, au bord du fleuve Niger (Ousmane Diarra,
écrivain malien est, lui, invité en France). Notre
auteur saisit aussitôt son petit calepin et va pour s'affronter
à l'Afrique Eternelle qui, comme on l'oublie trop souvent,
n'existe pas. Passée cette brutale révélation,
l'oeuvre ne peut plus réitérer « l'universel
reportage » dont Mallarmé déjà s'alarmait.
Elle va devenir alors le lieu d'un examen clini-comique du sujet
occidental en vadrouille.
Et, en effet,
Oreille rouge pourrait constituer un
document sociologique de premier ordre (contenant d'ailleurs sa
propre analyse) tant nos représentations de l'Afrique recèlent
de fantasmes, de culpabilité latente ou d'aveuglement ahuri.
Mais d'abord, la béatitude de l'ignorance (première
page): « C'est un bon garçon mais il n'a vraiment
rien à faire en Afrique. Il n'y pense même pas. L'Afrique
? Il se verrait plus naturellement accoucher de onze chiots. »
Il y a dans ce dédoublement du narrateur en un « il
» qui lui ressemble exactement, toute la schizophrénie
du voyageur qui se découvre, et avant même de partir
se peint lui-même, non sans cruauté: « Il
n'ira pas. Mais il jouit de cette perspective. Le mot lui suffit.
Le mot Afrique est à lui maintenant. Il a le droit de l'employer.
Ne s'en prive pas. Afrique, Afrique [...] Il fixe l'horizon avec
des yeux de propriétaire. Il est chez lui là-bas.
» Et à force d'en parler, notre héros,
bien forcé, prend l'avion...
Drôle
de héros en vérité : « Le Peul est
peul à cent pour cent. Peul des pieds à la tête.
Peul aussi quand il dort. Peul prisonnier consentant du Peul. Peul
comme nul autre ne saurait l'être et surtout pas le Massaï,
bien trop Massaï pour cela, Massaï jusqu'au bout de ongles.
» Et pourtant, l'authentique exotique sur les rives du
Niger, prisonnier consentant de lui-même, c'est bien celui
dont les esgourdes curieusement rôtissent et que l'on nomme
en conséquence Oreille rouge. Bien entendu, écrivain
au carnet de moleskine noire, il n'a rien à voir avec les
autres albinos qui baguenaudent là-bas : « Les
touristes l'indisposent avec leurs gros sabots. Il va pieds nus.
Métaphoriquement, il va pieds nus car il y a tout de même
l'inquiétant grouillement des vipères et des scorpions
dans la brousse. » Chevillard dissèque (à
la dynamite, c'est plus direct ! ) nos préjugés d'occidentaux
à travers le cas exemplaire de son propre regard. On connaissait
la virtuosité truculente de ses autres écrits mais
sur pareil sujet, il était plus délicat de trouver
un ton juste : notre rapport à l'Afrique appelle nécessairement
des interrogations politiques. En ne renonçant à aucun
de ses outils d'écrivain et surtout pas à sa dérision
généralisée, Chevillard déjoue magnifiquement
le problème : s'exhibant d'emblée comme le pire reporter
qui puisse être, il détruit par avance les discours
pontifiants. Les couleurs, senteurs, « rires sonores »
de l'Afrique s'invitent en creux dans ce dessin mais aussi les ruines,
la faim, l'esclavage quotidien des femmes.
 |
Pour
le reste, l'écriture de Chevillard est un feu d'artifice.
Le texte se découpe en sections d'une dizaine de lignes
où chaque fois se tapit une idée, une perle
de rage ou de poésie. Souvent un art consommé
de l'ellipse permet de les mettre au jour, ainsi qu'en témoigne
son goût pour le proverbe : «
Quand le charognard commence à tourner sur lui-même,
sa famille s'inquiète. » ;
«
Ce n'est pas un lépreux s'il coasse. »
Une esthétique
de l'incongru travaille au corps la langue, modifie notre
perception en nous traînant loin des usages ordinaires,
et par le rire, tout passe : la métaphore obscure,
le jeu de mot polysémique éclairent des réalités
que le « réalisme » fait fuir.
|
L'observation
va loger toute sa force et sa saveur dans les raccourcis d'écriture
: « Les demi-calebasses emboîtées en rond
forment une grosse citrouille. La princesse embarque ce carrosse
sur sa tête. Le cheval est dans ses reins ». L'auteur
en profite également pour enrichir son bestiaire : margouillats
et zébus, serpents et moustiques dont, paraît-il, seules
les femelles piquent (« mais, il semble bien n'y avoir
qu'un seul mâle reproducteur pour toute l'espèce, constate
Mollet rouge »). En revanche, lions, girafes, éléphants
et hippopotames se font désirer, d'où l'écriture
d'une série hilarante intitulée « Citation
à comparaitre » qui jalonne le récit. Malgré
de tonitruants appels, lesdites bestioles ne se montrent pas. L'hippopotame
traqué en vain par Oreille rouge figure bien cette Afrique
qu'un reportage arrogant ne saurait saisir et même, approcher.
D'ailleurs, le reporter reconnaît ses faiblesses : rendez-vous
compte, il faut attendre la page 125 pour entendre parler du baobab,
« L'absence d'hippopotame est déjà fort
préjudiciable à la crédibilité de ce
récit. Il était temps vraiment que soit mentionné
le baobab qui cache l'Afrique aux yeux de l'occident. »
Enfin, l'auteur
nous a rapporté quelques contes du cru qui permettent une
réconciliation provisoire d'Oreille rouge avec l'imaginaire
africain, la matière de ces contes se prêtant admirablement
à son ironie poétique. « Je le dépose
où je l'ai pris » dit rituellement Yaya le griot
à la fin de son récit : comme le conte, l'écriture
de Chevillard implique souvent une réécriture, voire
une parodie, tout son art résidant dans le tissage compliqué
de digressions autour d'une trame usée. Pourtant, cet ensemble
de digressions improbables, ce fourre-tout chaotique, rigolard,
sensuel, forme de livre en livre une oeuvre importante, dont l'auteur
se plaît à souligner la cohérence : notre héros
devient « Le vaillant petit Oreille rouge »
au détour d'un paragraphe, reliant d'un fil discret l'auteur-narrateur
à son livre précédent. On saura infiniment
gré à Chevillard de montrer la voie d'une littérature
aussi exigeante et subversive que savoureuse. Il creuse à
chaque page des brèches minuscules, se joue de l'arbitraire
de la langue pour nous restituer une vision neuve, limpide :
«
Assis au bord du fleuve sur une pierre plate, il écrit au
clair de lune une poésie digne de cette lumière sur
sa page : plutôt faiblarde. L'aile de la chauve-souris mouche
une à une les étoiles qui se rallument aussitôt
telles des bougies de farce et attrape et clignotent imperturbablement.
Oreille rouge dirige vers le ciel le faisceau de sa lampe de poche.
C'est sa réponse. Comprenne qui pourra. »
La présence
du monde et des étoiles demeure terriblement opaque, certes,
mais le lecteur tient sa réponse, son arme, sa sagesse :
un fou-rire.
Jean-Baptiste
Monat
(mars 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

du
même auteur
Démolir Nisard - Les éditions
de Minuit, 2006
http://www.leseditionsdeminuit.fr
http://www.eric-chevillard.net/
|