Oreille rouge
d'Eric Chevillard
Les éditions de Minuit, 2005

 

 

La discrétion de l'hippopotame

Eric Chevillard est une horde barbare. Depuis Mourir m'enrhume, sa première oeuvre parue en 1989, il a traversé hache à la main nombre de contrées louches, parmi lesquelles le récit d'aventure (Les absences du Capitaine Cook, 2001), l'édition critique de textes inédits (L'oeuvre posthume de Thomas Pilaster, 1999) l'autobiographie (Du hérisson, 2002) ou le conte (Le vaillant petit tailleur, 2003). Si le bonhomme ne laisse derrière lui que ruines fumantes (déjà, le roman policier tremble et la SF sifflote l'air de rien), les amateurs de littérature jubilent à lire cette prose qui massacre gaiement leur beau jouet.

Tout commence cette fois-ci lorsque Chevillard est invité, dans le cadre d'une résidence croisée, à un séjour dans un village du Mali, au bord du fleuve Niger (Ousmane Diarra, écrivain malien est, lui, invité en France). Notre auteur saisit aussitôt son petit calepin et va pour s'affronter à l'Afrique Eternelle qui, comme on l'oublie trop souvent, n'existe pas. Passée cette brutale révélation, l'oeuvre ne peut plus réitérer « l'universel reportage » dont Mallarmé déjà s'alarmait. Elle va devenir alors le lieu d'un examen clini-comique du sujet occidental en vadrouille.

Et, en effet, Oreille rouge pourrait constituer un document sociologique de premier ordre (contenant d'ailleurs sa propre analyse) tant nos représentations de l'Afrique recèlent de fantasmes, de culpabilité latente ou d'aveuglement ahuri. Mais d'abord, la béatitude de l'ignorance (première page): « C'est un bon garçon mais il n'a vraiment rien à faire en Afrique. Il n'y pense même pas. L'Afrique ? Il se verrait plus naturellement accoucher de onze chiots. » Il y a dans ce dédoublement du narrateur en un « il » qui lui ressemble exactement, toute la schizophrénie du voyageur qui se découvre, et avant même de partir se peint lui-même, non sans cruauté: « Il n'ira pas. Mais il jouit de cette perspective. Le mot lui suffit. Le mot Afrique est à lui maintenant. Il a le droit de l'employer. Ne s'en prive pas. Afrique, Afrique [...] Il fixe l'horizon avec des yeux de propriétaire. Il est chez lui là-bas. » Et à force d'en parler, notre héros, bien forcé, prend l'avion...

Drôle de héros en vérité : « Le Peul est peul à cent pour cent. Peul des pieds à la tête. Peul aussi quand il dort. Peul prisonnier consentant du Peul. Peul comme nul autre ne saurait l'être et surtout pas le Massaï, bien trop Massaï pour cela, Massaï jusqu'au bout de ongles. » Et pourtant, l'authentique exotique sur les rives du Niger, prisonnier consentant de lui-même, c'est bien celui dont les esgourdes curieusement rôtissent et que l'on nomme en conséquence Oreille rouge. Bien entendu, écrivain au carnet de moleskine noire, il n'a rien à voir avec les autres albinos qui baguenaudent là-bas : « Les touristes l'indisposent avec leurs gros sabots. Il va pieds nus. Métaphoriquement, il va pieds nus car il y a tout de même l'inquiétant grouillement des vipères et des scorpions dans la brousse. » Chevillard dissèque (à la dynamite, c'est plus direct ! ) nos préjugés d'occidentaux à travers le cas exemplaire de son propre regard. On connaissait la virtuosité truculente de ses autres écrits mais sur pareil sujet, il était plus délicat de trouver un ton juste : notre rapport à l'Afrique appelle nécessairement des interrogations politiques. En ne renonçant à aucun de ses outils d'écrivain et surtout pas à sa dérision généralisée, Chevillard déjoue magnifiquement le problème : s'exhibant d'emblée comme le pire reporter qui puisse être, il détruit par avance les discours pontifiants. Les couleurs, senteurs, « rires sonores » de l'Afrique s'invitent en creux dans ce dessin mais aussi les ruines, la faim, l'esclavage quotidien des femmes.

Pour le reste, l'écriture de Chevillard est un feu d'artifice. Le texte se découpe en sections d'une dizaine de lignes où chaque fois se tapit une idée, une perle de rage ou de poésie. Souvent un art consommé de l'ellipse permet de les mettre au jour, ainsi qu'en témoigne son goût pour le proverbe : « Quand le charognard commence à tourner sur lui-même, sa famille s'inquiète. » ;
« Ce n'est pas un lépreux s'il coasse. »

Une esthétique de l'incongru travaille au corps la langue, modifie notre perception en nous traînant loin des usages ordinaires, et par le rire, tout passe : la métaphore obscure, le jeu de mot polysémique éclairent des réalités que le « réalisme » fait fuir.

L'observation va loger toute sa force et sa saveur dans les raccourcis d'écriture : « Les demi-calebasses emboîtées en rond forment une grosse citrouille. La princesse embarque ce carrosse sur sa tête. Le cheval est dans ses reins ». L'auteur en profite également pour enrichir son bestiaire : margouillats et zébus, serpents et moustiques dont, paraît-il, seules les femelles piquent (« mais, il semble bien n'y avoir qu'un seul mâle reproducteur pour toute l'espèce, constate Mollet rouge »). En revanche, lions, girafes, éléphants et hippopotames se font désirer, d'où l'écriture d'une série hilarante intitulée « Citation à comparaitre » qui jalonne le récit. Malgré de tonitruants appels, lesdites bestioles ne se montrent pas. L'hippopotame traqué en vain par Oreille rouge figure bien cette Afrique qu'un reportage arrogant ne saurait saisir et même, approcher. D'ailleurs, le reporter reconnaît ses faiblesses : rendez-vous compte, il faut attendre la page 125 pour entendre parler du baobab, « L'absence d'hippopotame est déjà fort préjudiciable à la crédibilité de ce récit. Il était temps vraiment que soit mentionné le baobab qui cache l'Afrique aux yeux de l'occident. »

Enfin, l'auteur nous a rapporté quelques contes du cru qui permettent une réconciliation provisoire d'Oreille rouge avec l'imaginaire africain, la matière de ces contes se prêtant admirablement à son ironie poétique. « Je le dépose où je l'ai pris » dit rituellement Yaya le griot à la fin de son récit : comme le conte, l'écriture de Chevillard implique souvent une réécriture, voire une parodie, tout son art résidant dans le tissage compliqué de digressions autour d'une trame usée. Pourtant, cet ensemble de digressions improbables, ce fourre-tout chaotique, rigolard, sensuel, forme de livre en livre une oeuvre importante, dont l'auteur se plaît à souligner la cohérence : notre héros devient « Le vaillant petit Oreille rouge » au détour d'un paragraphe, reliant d'un fil discret l'auteur-narrateur à son livre précédent. On saura infiniment gré à Chevillard de montrer la voie d'une littérature aussi exigeante et subversive que savoureuse. Il creuse à chaque page des brèches minuscules, se joue de l'arbitraire de la langue pour nous restituer une vision neuve, limpide :

« Assis au bord du fleuve sur une pierre plate, il écrit au clair de lune une poésie digne de cette lumière sur sa page : plutôt faiblarde. L'aile de la chauve-souris mouche une à une les étoiles qui se rallument aussitôt telles des bougies de farce et attrape et clignotent imperturbablement. Oreille rouge dirige vers le ciel le faisceau de sa lampe de poche. C'est sa réponse. Comprenne qui pourra. »

La présence du monde et des étoiles demeure terriblement opaque, certes, mais le lecteur tient sa réponse, son arme, sa sagesse : un fou-rire.

Jean-Baptiste Monat
(mars 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

du même auteur
Démolir Nisard - Les éditions de Minuit, 2006

http://www.leseditionsdeminuit.fr

http://www.eric-chevillard.net/