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Le
poète clandestin
Pensant pénétrer
dans l'univers d'une humanité aux abois, celle des abandonnés
rencontrés par hasard au coin d’une rue (et dont on
évite soigneusement de croiser le regard, par crainte d'y
lire, justement, trop d'humanité) le lecteur entre sans grande
méfiance dans le récit d'un "sans domicile fixe"
; de magouilles en combines, entre débrouillardise et roublardise,
entre désespérance lucide, nostalgie et illusion comique,
le narrateur anonyme se métamorphose pourtant en sage éclaireur,
philosophe dépenaillé mais détenteur d'une
vérité unique. Les apparences étant ainsi inévitablement
trompeuses, ce qui pourrait être une peinture crûment
réaliste de la misère s'avère être un
roman savoureux où la fantaisie le dispute à une noirceur
existentielle qui transcende la simple description des privations
matérialistes et des stratégies de survie.
Celui dont on suit les errances a élu domicile dans l'un
des plus célèbres musées du monde, le Louvre
; le clandestin arpente ses salles ouvertes ou condamnées,
sillonne ses corridors envahis de touristes, s’introduit dans
ses passages méconnus, circulant de nuit comme de jour, presque
invisible, en vêtements de ville ou bien affublé d'un
uniforme dérobé à un employé de mairie
dont le badge indique, ironiquement, "François Larcin"…
Pour survivre dans ce lieu surpeuplé ou brusquement désert,
dans ce conglomérat d'histoire, d'art, de mémoire
et de mythe, il a recours au chapardage, au mensonge, à la
dérobade, mais les motifs de son séjour vont au-delà
du simple confort corporel : fasciné par les richesses qui
le submergent et le cernent, il entreprend de découvrir les
mystères de l’art et de percer l'énigme de la
création, cette indescriptible naissance du Beau.
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Le
musée et ses habitants muets l'accueillent et le réconfortent,
telle la Victoire de Samothrace - "Si elle, décapitée
et boitant de l'aile, se retrouve tête de gondole au Louvre,
j'ai une chance, solitaire et amoché du coeur, de reconquérir
ici l'envie d'exister." Il possède désormais
son territoire, certes non sans danger, mais il n'a pas l'intention
de l’abandonner, quand bien même le ciel ne lui
apparaîtrait plus qu'encadré par les carreaux des
fenêtres, toile parmi tant d'autres ; il aime aussi à
observer la ville depuis une certaine salle, "face
à la dernière fenêtre de la Grande Galerie
d'où l'on perçoit la Seine. Vu de cet angle, Paris
est une peinture de Marquet. Un pont, trois arbres, le fleuve.
C'est gris bleu, noir, vert mélancolique. S'invite une
touche de rouge garance qui se dandine, une passante sans doute." |
Préférant
voir le monde de cette manière, évitant les contacts
prolongés avec le reste de l'humanité, il s'en exclut
volontairement : "Etre ici s'impose puisque j'y suis en
paix." Et pourtant, au contact des oeuvres picturales,
naissent de profondes interrogations ; les toiles semblent parfois
respirer et vivre librement sous son regard, les personnages lui
font des confidences, les paysages livrent leurs secrets ; à
d'autres instants, tout semble éteint et le musée
n’est plus qu'un vaste cimetière glacial abritant des
oeuvres statiques et dénuées de souffle, dont les
créateurs ont disparu depuis bien longtemps (" j'ai
choisi le Louvre, j'aurais pu choisir le Père-Lachaise.")
; au sentiment d'immanence qui l'habite et le confronte au caractère
fugace de l’existence, se superpose paradoxalement l'immortalité
des objets du musée ; et l'obsession de l'explorateur, gardien
en situation illégale, s'intensifie, prend une ampleur poétique
peu ordinaire dans l'attente d'une seconde naissance à tout
égard salvatrice, au-delà de la stricte nécessité
de la survie au jour le jour.
C'est à
une extraordinaire visite que le lecteur est convié, hors
de tout circuit balisé – qu’il soit touristique,
littéraire ou narratif... Promenade labyrinthique, entre
batifolage et mélancolie, course sinueuse à travers
le musée, mais aussi le long des chemins de l’enfance,
souvenirs toujours prompts à resurgir au détour d'une
vitrine ou dans la contemplation d'un tableau, quand les pensées
dérivent vers d’autres lieux, par association d’idées.
La vision singulière qui nous est offerte provoque un décrochage
temporel déstabilisant, confère à la réalité
(et au célèbre musée) une texture nouvelle
; le récit progresse par à-coups, de brefs paragraphes
en aphorismes, de déviances stylistiques en langue pittoresque,
d'un argot cocasse en raffinements poétiques inattendus.
Roman en marge de toute mode littéraire (comme son narrateur),
Le resquilleur du Louvre laisse des traces indélébiles
; en s’aventurant à la frontière immatérielle
qui sépare réel et imaginaire, temporalité
et éternité, Bernard Chenez libère des facettes
méconnues du musée : désacralisant le lieu
et proposant une vision iconoclaste et savoureuse, il l’humanise
et le met à la portée de tous.
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-heloisedormesson.com/
Chez
le même éditeur : Mordre
de Thierry Laurent (2005)
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