Les mouettes sur la Saône
Le temps qu’il fait, 2004
Journal d’un médecin de campagne suivi de Funéraires
Le temps qu’il fait, 2004

 

 

Les eaux du temps

Les éditions Le temps Qu’il Fait ont eu une bonne idée, ou une bonne occasion, ou les deux : publier conjointement deux ouvrages de Jacques Chauviré, écrivain et médecin, homme de fiction et homme de terrain : Les mouettes sur la Saône, roman initialement publié en 1980 chez Gallimard, et Journal d’un médecin de campagne, jusque là inédit.

La Saône est une rivière d’apparence tranquille ; le narrateur (comme l’auteur) la connaît bien, qui ponctue le récit de son enfance de points de vue « actuels », d’intrusions dans le temps de l’écriture : l’eau calme, comme le temps, comme la vie, recèle des courants irrésistibles et des profondeurs insondables, au-dessus desquels les mouettes semblent vouloir maintenir la force de la mémoire. « L’important réside dans la substance et la fuite des eaux ». Récit d’une enfance, donc, et d’une amitié : celle de François, élevé par sa mère et sa grand-mère (son père est mort à la guerre de 14), avec son cousin Bill, ou Le Bouib (entre autres surnoms), attardé mental, atteint d’une soif inextinguible et pour cela toujours à la recherche de l’eau, de cette eau qui investit le roman comme la maison familiale.

Car Les mouettes sur la Saône, roman d’initiation à la vie rurale et urbaine, à l’amitié, aux relations humaines, à l’existence, est aussi un récit aquatique, quête de la rivière, quête des sources, quête des profondeurs. Quête fatale ? L’eau est si proche, tapie à quelques centimètres sous la maison, qu’elle finit par tout envahir, jusqu’à tarir avec l’adolescence l’amitié privilégiée de François pour Bill, jusqu’à menacer la demeure où s’éteint la grand-mère, tandis que les parents de Bill cèdent, l’un à la folie (l’oncle Lazare), l’autre à la maladie (la tante Flo, chétive anglaise). Roman sombre, cruel parfois, roman d’un pourrissement progressif, Les mouettes sur la Saône n’est pourtant pas un roman austère ; c’est aussi une galerie pittoresque de portraits, où les êtres sont décrits sans concessions mais avec sensibilité, sans illusions mais avec l’humanité que l’on décèle dans les précédents textes de l’auteur ; c’est en outre un récit en mouvements : ceux des eaux, certes, mais aussi ceux des personnages, dans les recoins de la campagne, entre étang et rivière, dans les rues de la ville, entre Perrache et Bellecour, et ceux des va-et-vient entre les Dombes et Lyon… Roman réaliste ? Peut-être, si le réalisme consiste à explorer la face cachée des êtres et des choses, à découvrir la vérité enfouie sous la surface, au plus profond.

Dans cette perspective, le Journal d’un médecin de campagne est significatif jusque dans les aveux de l’écrivain : «La réalité déçoit l’imaginaire mais elle lui est indispensable. L’imaginaire ne peut se passer d’elle pour élaborer des formes. [..] L’œuvre n’est réussie que dans la mesure où elle suggère la forme, de même l’art figuratif n’est plein qu’à partir de l’instant où le spectateur passe au-delà du réel dans un monde qui l’exhausse et le transcende».

De fait, ce Journal, élaboré entre 1950 et 1959, est bien celui d’un homme de l’art, ou des arts : la médecine, avec ses précisions physiologiques poussées jusqu’au morbide, ses considérations sociales aux confins de la révolte, sa sensibilité personnelle sans mièvrerie, le naturalisme qui n’exclut ni l’humour ni l’autocritique, l’évocation d’un monde où se côtoient le petit peuple des paysans, celui des bourgeois, les enfants, les vieillards, et la Nature à laquelle aucun n’échappe. Et aussi l’art de l’écriture, à une période de véritable gestation de l’œuvre littéraire (le premier roman de Jacques Chauviré, Partage de la soif, parut en 1958) : les notes du médecin sont pleines de livres, d’auteurs favoris, et des rencontres décisives avec deux grands amis en littérature : Albert Camus et Jean Reverzy, qui ne furent pas pour rien dans le destin littéraire de Jacques Chauviré.

Comme Les mouettes sur la Saône, complémentaire du roman dans son autonomie, le Journal d’un médecin de campagne fait la part belle à l’élément liquide : la Saône est toujours là, préférée au Rhône, à « ses tumultes » et à « sa vanité grossière » ; l’eau qui s’écoule non loin de l’étang dormant et de son mystère, l’eau inséparable de la mémoire :
« Leurs profondeurs recèlent des histoires très anciennes comme les miroirs conservent sans doute des images en leur tain.
La mort dans une eau calme a des traits maternels.
»

L’eau et la mort, bien sûr : les dix petits tableaux des Funéraires qui ferment le Journal témoignent, sans désespoir mais sans angélisme, de l’irruption de la mort dans le quotidien ; et pour finir, de la présence de la réalité dans la fiction, puisqu’au dernier de ces tableaux, on rencontre Billy ou Babouin, le cousin qui «avait toujours soif», mort à soixante ans, véritable métaphore de la vie, lui qui «était devenu le maître de l’étang et des cascades», « ressuscité» par la grâce de l’écriture.

Jean-Pierre Longre
(février 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

 

Passage des Emigrants Le Dilettante, 2003

Elisa, le TQF, 2003

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