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Les eaux du temps
Les éditions
Le temps Qu’il Fait ont eu une bonne idée, ou une bonne
occasion, ou les deux : publier conjointement deux ouvrages de Jacques
Chauviré, écrivain et médecin, homme de fiction
et homme de terrain : Les mouettes sur la Saône,
roman initialement publié en 1980 chez Gallimard, et Journal
d’un médecin de campagne, jusque là
inédit.
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La
Saône est une rivière d’apparence tranquille
; le narrateur (comme l’auteur) la connaît bien,
qui ponctue le récit de son enfance de points de vue
« actuels », d’intrusions dans le temps de
l’écriture : l’eau calme, comme le temps,
comme la vie, recèle des courants irrésistibles
et des profondeurs insondables, au-dessus desquels les mouettes
semblent vouloir maintenir la force de la mémoire. «
L’important réside dans la substance et la
fuite des eaux ». Récit d’une enfance,
donc, et d’une amitié : celle de François,
élevé par sa mère et sa grand-mère
(son père est mort à la guerre de 14), avec son
cousin Bill, ou Le Bouib (entre autres surnoms), attardé
mental, atteint d’une soif inextinguible et pour cela
toujours à la recherche de l’eau, de cette eau
qui investit le roman comme la maison familiale. |
Car Les
mouettes sur la Saône, roman d’initiation
à la vie rurale et urbaine, à l’amitié,
aux relations humaines, à l’existence, est aussi un
récit aquatique, quête de la rivière, quête
des sources, quête des profondeurs. Quête fatale ? L’eau
est si proche, tapie à quelques centimètres sous la
maison, qu’elle finit par tout envahir, jusqu’à
tarir avec l’adolescence l’amitié privilégiée
de François pour Bill, jusqu’à menacer la demeure
où s’éteint la grand-mère, tandis que
les parents de Bill cèdent, l’un à la folie
(l’oncle Lazare), l’autre à la maladie (la tante
Flo, chétive anglaise). Roman sombre, cruel parfois, roman
d’un pourrissement progressif, Les mouettes sur
la Saône n’est pourtant pas un roman austère
; c’est aussi une galerie pittoresque de portraits, où
les êtres sont décrits sans concessions mais avec sensibilité,
sans illusions mais avec l’humanité que l’on
décèle dans les précédents textes de
l’auteur ; c’est en outre un récit en mouvements
: ceux des eaux, certes, mais aussi ceux des personnages, dans les
recoins de la campagne, entre étang et rivière, dans
les rues de la ville, entre Perrache et Bellecour, et ceux des va-et-vient
entre les Dombes et Lyon… Roman réaliste ? Peut-être,
si le réalisme consiste à explorer la face cachée
des êtres et des choses, à découvrir la vérité
enfouie sous la surface, au plus profond.
Dans cette perspective,
le Journal d’un médecin
de campagne est significatif jusque dans les aveux
de l’écrivain : «La réalité
déçoit l’imaginaire mais elle lui est indispensable.
L’imaginaire ne peut se passer d’elle pour élaborer
des formes. [..] L’œuvre n’est réussie que
dans la mesure où elle suggère la forme, de même
l’art figuratif n’est plein qu’à partir
de l’instant où le spectateur passe au-delà
du réel dans un monde qui l’exhausse et le transcende».
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De
fait, ce Journal, élaboré entre 1950 et 1959,
est bien celui d’un homme de l’art, ou des arts
: la médecine, avec ses précisions physiologiques
poussées jusqu’au morbide, ses considérations
sociales aux confins de la révolte, sa sensibilité
personnelle sans mièvrerie, le naturalisme qui n’exclut
ni l’humour ni l’autocritique, l’évocation
d’un monde où se côtoient le petit peuple
des paysans, celui des bourgeois, les enfants, les vieillards,
et la Nature à laquelle aucun n’échappe.
Et aussi l’art de l’écriture, à
une période de véritable gestation de l’œuvre
littéraire (le premier roman de Jacques Chauviré,
Partage de la soif, parut en 1958)
: les notes du médecin sont pleines de livres, d’auteurs
favoris, et des rencontres décisives avec deux grands
amis en littérature : Albert Camus et Jean Reverzy,
qui ne furent pas pour rien dans le destin littéraire
de Jacques Chauviré.
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Comme Les
mouettes sur la Saône, complémentaire
du roman dans son autonomie, le Journal d’un médecin
de campagne fait la part belle à l’élément
liquide : la Saône est toujours là, préférée
au Rhône, à « ses tumultes » et
à « sa vanité grossière »
; l’eau qui s’écoule non loin de l’étang
dormant et de son mystère, l’eau inséparable
de la mémoire :
« Leurs profondeurs recèlent des histoires très
anciennes comme les miroirs conservent sans doute des images en
leur tain.
La mort dans une eau calme a des traits maternels. »
L’eau
et la mort, bien sûr : les dix petits tableaux des Funéraires
qui ferment le Journal témoignent, sans désespoir
mais sans angélisme, de l’irruption de la mort dans
le quotidien ; et pour finir, de la présence de la réalité
dans la fiction, puisqu’au dernier de ces tableaux, on rencontre
Billy ou Babouin, le cousin qui «avait toujours soif»,
mort à soixante ans, véritable métaphore de
la vie, lui qui «était devenu le maître de
l’étang et des cascades», « ressuscité»
par la grâce de l’écriture.
Jean-Pierre
Longre
(février 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Passage
des Emigrants Le Dilettante, 2003
Elisa,
le TQF, 2003
http://www.letempsquilfait.com
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