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L’insondable
et l’ordinaire
Il y a des écrivains
parfois qualifiés de « mineurs », que l’on
gagne à connaître et à faire connaître.
Jacques Chauviré, comme son confrère et compatriote
Jean Reverzy, est un médecin dont la « carrière
» de romancier, liée à l’exercice et à
l’expérience de son métier, n’embarrasse
pas les chroniques à la mode ; et pourtant, le monde littéraire
ne peut que s’enrichir de la connaissance de son œuvre.
Né en
1915 près de Lyon, encouragé et conseillé par
Albert Camus dont il devint l’ami, Jacques Chauviré,
parallèlement à son activité de médecin
généraliste à Neuville-sur-Saône, publie
entre 1958 (Partage de la soif) et 1980
plusieurs romans dans lesquels la maladie, la pauvreté, la
vieillesse et la mort sont transcendées par un regard profondément
humain posé sur les humbles protagonistes de ces récits,
et par la présence d’un personnage récurrent,
le docteur Desportes, confronté aux souffrances et aux difficultés
des êtres dont il a la charge.
La parution
récente d’Elisa
(Editions Le Temps qu’il fait, 2003), court récit par
lequel Chauviré rompt un silence de 20 ans, coïncide
avec le beau risque pris par deux éditeurs de faire reparaître
deux romans : Les Mouettes de la Saône
(Lettres sur Cour) et Passage des Émigrants
(Le Dilettante). Ce dernier relate les péripéties
d’une double fin de vie : celle de Maria et Joseph Montagard
qui, persuadés par leur fils, ont abandonné leur maison
et leur terre des Dombes pour une « Résidence »
perdue sur une terre lointaine, aux rivages d’un Océan
qui figurent le bout du monde, le bout de la vie. Venus d’un
pays d’eaux dormantes dans un pays de tempêtes (météorologiques
et urbaines), émigrés sur ces bords inconnus, il faudra
qu’ils se familiarisent avec l’environnement humain
et naturel, qu’ils luttent le plus possible contre le «passage»
irréversible de la résidence à l’hospice,
à l’intérieur duquel d’autres migrations
sont réservées d’une infirmerie à l’autre,
d’un étage à l’autre jusqu’à
l’ultime « passage ».
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La
prose claire et précise épouse les hésitations,
les convictions, les doutes, les douleurs et même les
vides d’êtres simples, dévoilés par
la vieillesse et la vie en commun, les petits espionnages et
les grandes peurs. La personnalité du docteur Desportes,
à la fois forte et ambiguë, variant selon les points
de vue adoptés par la narration (ceux de ses patients,
de ses acolytes, ou le sien propre), domine socialement cet
univers en déliquescence, ce monde de l’attente
(l’attente inépuisable d’une guérison,
d’un retour chez soi, d’une visite, de la construction
de nouveaux pavillons où l’on pourra continuer
à attendre, pense-t-on, plus sereinement, une attente
dont on se cache mal, au fond de soi, qu’elle est celle
de la mort). |
Passage
des Émigrants, par le miracle de la fiction
romanesque, réussit ce que ne réussissent presque
jamais les documents, reportages ou essais sur la vieillesse, dont
Desportes dit qu’elle « n’intéresse
au fond personne. Les vieux sont devenus les asociaux de notre temps
car chacun les juge encombrants bien qu’inoffensifs. Tout
le monde sait que leurs protestations seraient vite étouffées.
Vous représentez-vous ça : une manifestation de vieillards
! ». À travers Maria et son optimisme tranquille,
à travers Joseph, son obstination et, à partir de
son veuvage, sa solitude coriace, à travers leurs voisins
et compagnons de retraite, à travers les mesquineries, les
obsessions, les rivalités, les égarements d’un
microcosme au fonctionnement kafkaïen, on se prend à
se « passionner » pour des personnages sans pouvoir
et sans avenir, pour leur histoire et leurs mystères. «
On ne sait pas ce qui se passe dans les profondeurs »,
avoue Montagard ; comme en écho, quelques pages plus loin,
Desportes : « La véritable aventure consiste à
assumer le quotidien ». L’insondable et l’ordinaire,
deux dimensions qui, réunies, composent l’harmonie
de ce beau roman.
Jean-Pierre
Longre
(février 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

Massacre
en septembre
- Le temps qu’il fait, 2006
Les
mouettes sur la Saône - Le temps qu’il fait, 2004
Journal d’un médecin de campagne
suivi de Funéraires - Le temps qu’il fait, 2004
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