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Leçon
d’humanisme
Quand frappe
l'hiver, on a tous quelques pensées fugaces pour les plus
démunis ; les journaux et les radios se chargent de nous
le rappeler et entonnent une litanie (c'est la faute à la
froidure...) qui, à force d'être répétée,
perd de son sens et devient, comme beaucoup d'autres sujets, une
façon de combler le vide. La mauvaise conscience refait surface,
mais tout s'efface très vite des esprits qui habitent des
corps à l'abri du froid, de la faim et de la déchéance.
L'ouvrage de Charles Masson est exemplaire, car il force le lecteur
à l'intimité d'un rude face à face : impossible
de détourner les yeux, de refermer l'ouvrage et d'ignorer
le cheminement d'un homme aux portes de la mort, impossible de se
boucher les oreilles et de ne pas entendre la voix de cet anonyme
abandonné de tous et son long monologue entrecoupé
de jurons et de regrets. D'emblée, le lecteur comprend que
ce clochard (avec sa grossièreté, sa brusquerie et
son corps qui se délite) n'aura pas la chance de survivre,
que son corps va lâcher et que ses pensées, que nous
sommes les seuls à connaître, seront les dernières.
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Difficile
de ne pas le trouver répugnant, dans son pyjama rayé,
difficile d'accepter de comprendre pourquoi il s'est enfui
de sa maison de convalescence (en pleine campagne), pour une
broutille — une affaire de soupe froide que lui a servie
l'infirmière de service ce soir-là. Et pourtant,
le récit est si bien monté qu’il devient
impossible de ne pas ressentir une once de compassion face
au destin de cet homme agonisant et qui, toujours continue
à avancer, avec en tête l’espoir de rejoindre
l’hôpital : il revoit sa vie défiler, son
enfance d’orphelin, un père absent, des soirées
de beuverie au bar du coin, un mariage raté ; il revient
sur le lent processus de clochardisation, sur sa femme, qui
l’a abandonné, sur sa fille, qu’il n’a
jamais revue et qui appelle maintenant « papa »
un autre homme. |
Dans le même
temps, la mise en scène du récit est habile ; d’autres
vignettes se superposent à celle de son parcours, des images
figées et muettes de sa famille, de sa fille, de l’infirmière
qui a constaté sa disparition et en semble très affectée,
des gendarmes qui très vite abandonnent leurs recherches,
du spécialiste du service d’oto-rhino-laryngologie
qui lui avait proposé de lui faire enlever « la
moitié de la mandibule », avec, en voix-off, le
clochard : aux regrets succèdent les reproches, sa hargne
envers les autres, ceux qui sont bien au chaud chez eux et qui ne
pensent pas à lui, tandis qu'il répète inlassablement
« même à un chien, on lui amène de
la tendresse, enfin au moins un peu ».
Le récit est brut et prosaïque, sans concession, et
comme les illustrations qui l’accompagnent, ne cherche pas
à embellir la réalité ou à rendre ce
clochard sympathique, même si en choisissant de narrer cette
histoire à la première personne, l’auteur a
certainement compris qu’une empathie était possible
; les images aux traits saccadés, sans raffinement, parfois
volontairement proches du gribouillage, reflètent surtout
l’inhumanité qui frappe cet humain, alors qu’il
traverse, à demi-nu, dans le froid et la neige, une vaste
campagne hostile et désolée. Avec beaucoup de modestie,
Charles Masson confesse qu’il n’est pas « un
professionnel de la BD » mais néanmoins, le lecteur
accepte l’authenticité abrupte de ces planches. Ce
long chemin est éprouvant, autant pour le clochard que pour
le lecteur, et on se surprend à l'admirer pour sa persévérance
à survivre, sa ténacité – tout en sachant
qu’il est, à plus ou moins long terme, perdu : une
âme errante, égarée dans une existence qui n’a
pas eu de sens. Sa quête de sens, justement, le mène
devant une église, dont les portes sont symboliquement closes
: « Merde, si y a un Dieu quelque part, il peut pas aider
un pauvre type. (…) Non ! je ne veux pas monter avec toi là-haut
!!! Sinon, je me serais allongé dans la neige depuis longtemps.
Je demande pas grand-chose ! A vivre avec les copains et à
avoir de la soupe chaude. »
L’auteur, médecin, explique dans une post-face éclairante
comment quelques rencontres avec des SDF l’ont inspiré
et l’ont incité à témoigner «de
ce que j’ai vu ou cru voir dans mon métier» ;
il donne ici la parole à l’un de ceux que l’on
n'a pas pour habitude d’entendre et tente de lui rendre son
humanité, sans jamais porter de jugement, sans moralisme
aucun : on ne peut que lui être reconnaissant de nous ouvrir
ainsi les yeux.
B.
Longre
(décembre 2003)

http://www.casterman.com
http://charlesmasson.free.fr/
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