écrit et réalisé par Kiyoshi Kurosawa
Japon, 1999, 103 minutes
Quinzaine des réalisateurs Cannes 99
Ouverture du Festival D'automne - Paris 1999
sortie 8 décembre 1999

avec Yakusho Koji, Ikeuchi Hiroyuki, Jun Fubuki, Yoriko Doguchi, Ren Osugi, Akira Otaka, Uataka Matsuhige



Mis à pied à la suite d'une intervention maladroite dans une prise d'otage et causant la mort de la victime et du ravisseur, l'inspecteur Yabuike, aux traits tirés, las de ce monde urbain, décide de partir se reposer ; un peu par hasard, il se retrouve dans une forêt peuplée d'individus étranges : Kiriyama, un jeune homme qui vit dans une grande bâtisse délabrée (dans le passé un sanatorium) ; Mlle Jinbo, professeur d'université effectuant des recherches sur le monde végétal, accompagnée de sa soeur fantasque, Chizuru ; Nakasone, chef des gardes forestiers et Tsuboi, chargé de mission par le bureau de l'environnement ; enfin, Nekoshima, un homme sans scrupules accompagné d'une troupe paramilitaire, en quête d'arbres de valeur.

Ces personnages s'affrontent autour d'un arbre supposé maléfique et extraordinaire, en dépit de son apparence maladive et chétive. Il se dresse au beau milieu d'une clairière, tout autre forme de végétation paraissant se tenir à une distance respectueuse. C'est le Charisma, dont Kiriyama prend soin, le vénérant et le défendant. Yabuike, un peu dérouté, se joint au jeune homme, véritable "gardien" de l'arbre. Les autres tentent de l'en dissuader : d'après le chef des gardes forestiers et la scientifique, cet arbre serait à l'origine du dépérissement et de l'extinction de la forêt (où les arbres tombent comme des mouches), et leur objectif est de le détruire. Yabuike doute, s'interroge : est-il possible de sauver et l'arbre et la forêt ?

Dans cette nature qu'il croyait être un havre de sérénité, il est de nouveau confronté à la folie des passions humaines, comme lorsqu'il était en ville. Dans une société en perte de repères, où des individus égarés sont prêts à rejoindre n'importe quelle secte ou le premier groupuscule venu (on peut ici rappeler que le nombre de "nouvelles religions" est croissant au Japon, comme par exemple la secte Aum), ou à vénérer ou haïr un arbre à la fois symbole de vie et de mort, le personnage central est en quête d'un sens à son existence, et comprend peu à peu que l'essence de l'homme réside en sa capacité et sa liberté à faire des choix. Encore faut-il trouver le moyen d'être libre...

En cela, Charisma s'apparente à Cure (sorti récemment), dans lequel Yabusho Koji joue là aussi le rôle d'un policier confronté à son incompréhension d'un Japon qui semble sombrer peu à peu dans la folie. La comparaison peut s'arrêter là, car ici, le genre thriller psychologique n'est pas de mise, même si le procédé "suspense" est employé aussi dans Charisma. En effet, Charisma est difficilement classable car volontairement abstrait et philosophique, certaines scènes pouvant laisser perplexe de par leur aspect à la forte symbolique (Kurosawa admire beaucoup Godard). L'atmosphère est pesante, la violence latente et le temps semble s'être arrêté dans ce microcosme sylvestre froid et démoniaque, chaque arbre ou buisson pouvant révéler quelque vision horrifiante.

On peut voir en Charisma un conte moral moderne aux allures mythiques et, tout au long des scènes, le cinéaste illustre des points de vue sur le bien / le mal, en prenant soin d'expliciter sa vision (parfois, il faut le dire, de façon un peu trop appuyée, comme lorsqu'il établit un parallèle entre la vie d'un homme et celle d'un arbre ; le spectateur l'avait compris !). Il semble que Kiyoshi Kurosawa (44 ans, 19 films à son actif), par ce long-métrage, cherche à exorciser ou apaiser son sentiment de déroute : "J'ai l'impression d'être dans un monde que je ne peux plus comprendre" * , tout comme son reflet cinématographique, Yabuike. Malgré certains éléments par trop symboliques et un discours un peu réducteur, le réalisateur n'oblitère pas l'aspect humain de son propos, et la présence à l'écran et le jeu tout en sobre finesse de Yabusho Koji (en voie de devenir son acteur fétiche ?) ajoute à l'humanité de l'ensemble, qui demeure somme toute harmonieux et haletant.

B.L.

* entretien avec Brice Pedroletti, mai 99

http://www.midnighteye.com/interviews/kiyoshi_kurosawa.shtml

http://www.projecta.net/kurosawa.html

http://www.kiwi-us.com/~watabe//kiyoshi.html