Vivre et chanter en France
tome 1, 1945-1980
Editions Fayard/Chorus, 2005

 

 

Les Français chantent, l'Histoire passe...

Serge Dillaz, membre du comité de rédaction de la revue Chorus et auteur de plusieurs ouvrages sur la chanson française, nous propose le premier volume d'une somme sur l'histoire moderne de notre pays à travers les chansons. L'exercice n'est pas véritablement nouveau, par la nature du genre en question : les chansons n'offrent pas seulement un reflet de la société française, elles en sont le coeur vivant, la mesure changeante de ses moeurs et humeurs, la source même des préjugés, repoussoirs ou complaisants, qui cristallisent nos représentations sociales. Le travail de Serge Dillaz, à partir de ce constat, a l'insigne mérite de prendre son objet très au sérieux et de s'armer d'une rigueur et d'une ambition qui font trop souvent défaut dans les publications consacrées à la chanson.

Il s'agit de commencer ici une étude destinée à couvrir toute l'époque récente depuis 1945, époque assez curieusement scindée puisque ce premier tome envisage déjà une vaste période menant de l'après-guerre au début des années 1980. L'auteur, il est vrai, historien et archiviste de formation, a rassemblé une matière conséquente et su s'entourer des ressources historiques de références aussi bien dans le domaine politique, économique et social que culturel et chansonnier. De la psalmodie confessionnelle aux hurlements punkoïdes en passant par les couplets régionalistes, l'antienne militante, de droite, de gauche, la rengaine para-publicitaire et la ritournelle évanescente, cette profusion de citations, ce désir d'exhaustivité mettent en exergue l'extrême diversité du genre et donne l'impression d'embrasser en effet l'évolution radicale des modes de vie dans le dernier demi-siècle. Puis c'est l'air du temps qui joue en sourdine, ce flux et ce reflux incessant de l'espoir, chant et déchant continuel qu'émaillent les petites et grandes découvertes de la science, les modes, les nouveautés vaines des joies consommatrices... bikini, télévision, cocotte-minute et bombe H ...

Oh, bien sûr, la chanson ne laisse rien passer de l'Histoire, la vraie « avec sa grande hache » (Perec) et l'on voyage avec elle dans les cafés du commerce de l'époque, où déblatèrent éternels poivrot et éternels vertueux, le gentil con et le méchant con, le coco et la féministe, le vieux pétainiste et le jeune fumiste, le circonspect philosophe, le candide, le loubard en toc et le vrai poète : mettez là-dessus les noms à votre convenance ! Rien d'aussi cruel et jouissif que de relever alors les perles visionnaires, les émanations de bêtise crasse : tiens, Sardou vocifère, quatre ans avant l'abolition de la peine de mort: «je veux ta mort/ je suis pour [...]/ les philosophe, les imbéciles/parce que ton père était débile/te pardonneront mais pas moi/j'aurais ta tête en haut d'un mât... » Allez, on a les bardes que l'on mérite...Les prises de position, d'ailleurs, sont bien plus souvent nuancées, hasardeuses mais méfiantes, et n'épuisent de toute façon pas la vitalité d'un genre en constant renouvellement (la prise en compte, à partir des années 60, des révolutions musicales anglo-saxonnes pose toutefois un problème profond à notre vieille tradition camembert).


C'est peut-être là que quelques réserves s'imposent quant à la portée de cet ouvrage : d'un point de vue historique, d'abord, son intérêt paraît mal assuré. Nous sommes prévenus dès l'avant propos: « les refrains et couplets de ce livre [...] ne font que traduire les bouleversements et les permanences d'une société en quête d'elle-même. » On regrette pourtant l'absence de problématisation de la réflexion, une perspective suivie qui permette d'interroger les rapports entre un peuple et son moyen d'expression favori, le rôle positif de ce genre sur l'évolution des mentalités, les présupposés qu'il induit, etc. Sans cela, l'exposé, susceptible d'aviver les sympathies nostalgiques, n'évite pas toujours la mollesse linéaire de la chronique : ainsi, le livre s'identifie d'une façon si exquise à son sujet que l'on a l'impression de s'ennuyer un peu...jusqu'à mai 68 !

Que la découverte du fer à repasser (à tout hasard) soit saluée par quatorze chansonnettes renseigne bien sur l'enthousiasme collectif mais le recensement garde souvent quelque chose d'ingrat et répétitif, d'autant qu'à l'opposé, la perspective adoptée par l'auteur ne permet pas de mesurer la vitalité essentielle de ce genre «mineur».

La chanson, étroitement liée à la course des jours, certes, construit cependant une multitude de rapports très particuliers à l'instant et aux saisons successives. Souvent, elle délivre magiquement l'air du temps de l'histoire, nous rend à une légère ébriété atemporelle. On comprend, puisque c'est le sujet de son travail, que l'auteur cherche des rapprochements significatifs. Mais rapprocher, par exemple, le prodige poétique de l'Histoire de faussaire de Brassens du règne giscardien du clinquant et du superficiel semble tout à fait superflu voire abusif. De même, le cri de Brel « Mourir, la belle affaire ! / mais vieillir... » ne s'enrichit guère d'être comparé à l'évolution statistique de l'espérance de vie... Nous aurions aimé, sans nier son inscription sociale, sa popularité gigantesque (La diffusion de La mort d'Orion de G. Manset est jugée « confidentielle » : « à peine deux cent mille exemplaires vendus »!!!) que le livre souligne mieux ce qui nous importe le plus dans ce petit genre banal, ce sous-produit des littératures éculées : quand parfois, l'indignité de son extraction rehausse infiniment l'ivresse amoureuse qui s'en dégage et son prix en liberté conquise.

Jean-Baptiste Monat
(juillet 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français (il travaille actuellement sur Armand Robin) et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

http://www.fayard.fr

http://www.chorus-chanson.fr/HOME2/DPT_FAYARD-CHORUS/livreCGSS.htm