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L'esprit
contre l'immonde
Dès 1964,
dans L’Afficheur hurle, Paul Chamberland
écrivait :
«
Et tant pis si j’assassine la poésie
ce que vous appelleriez vous la poésie
et qui pour moi n’est qu’un hochet
car je renonce à tout mensonge
dans ce présent sans poésie
pour cette vérité sans poésie ».
Est-ce à
dire que l’auteur, né en 1939 à Montréal,
qui a toute sa vie déployé une activité de
philosophe, de sociologue, d’homme engagé dans la revendication
socialiste et identitaire québécoise, d’homme
de culture et de contre-culture, mais aussi d’écrivain
et de poète, n’assume pas ses choix, quelque contradictoires
qu’ils soient ? Aurait-il opté dès le départ
pour la vérité contre la poésie ?
En
nouvelle barbarie, paru en 1999 à L’Hexagone
et maintenant réédité chez Typo, pourrait,
dans sa durable actualité, le laisser penser. Cet ensemble
d’essais, de quelques lignes ou de plusieurs pages, passe
en revue, selon une orientation apparemment des plus pessimistes,
les aberrations de notre temps : l’« état
généralisé de bassesse et d’indignité
», la tendance à effacer toute idée de
mort, la prostitution publicitaire, la « violence économique
», la déroute de l’esprit, la vulgarité
que traduit « l’ignorance de l’autre »,
les mensonges de la culture, les urgences écologiques, le
« totalitarisme techno-gestionnaire » imposé
par des « techniurges » et vaguement dissimulé
sous une couche de pseudo démocratie, le sentiment d’impuissance
de la gauche contestataire, ou de ceux qui en dépit de tout
voudraient « aller à l’autre »…
On voit que malgré leur brièveté et leur diversité,
les textes sont convergents et présentent une unité
argumentative sérieuse dans la dénonciation de «
l’immonde » et du « nouvel obscurantisme
».
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Cette
dénonciation se combine-t-elle alors avec la poésie
? Même si « le poème est aujourd’hui
interloqué : ce qu’il fait entendre est tenu pour
une incongruité, un déchet », certaines
pages de prose poétique affirment et illustrent sa pérennité,
par exemple dans « Euphorie machinique »
ou « Comme à Tchernobyl ». Et d’une
manière générale, la force de l’expression
donne à cet essai son épaisseur pleinement littéraire.
Paul Chamberland n’y va pas par quatre chemins, et le
rejet des précautions verbales, l’acharnement à
clamer sa vérité relèvent certes de la
violence, mais de la violence poétique. Un exemple ?
N’y résistons pas :
« On chie sur l’esprit, car l’esprit,
étant la non-denrée, le vide du souffle universel,
passe pour le non-gérable, l’inexploitable, n’est
pas plus considéré qu’une cuvette de toilettes.
On chie sur l’esprit, et très officiellement –
dans des ministères, de la Culture, de l’Éducation,
de la Santé : là les humains sont tenus pour de
simples paramètres de la frénésie productiviste
». |
Comment ne pas
approuver ? Mais cette violence poétique est-elle efficace
? L’auteur lui-même semble en douter : « Je
revendique l’intolérance absolue de l’Esprit
contre l’intolérance absolue de la Marchandise. Vibrante
déclaration de guerre. Nous sommes en guerre, je ne vois
pas d’accommodement. Il n’empêche que ce valeureux
énoncé n’a d’autre portée que celle
d’un soupir échappé, d’une lueur fuyante
du regard dans le côtoiement des anonymes : je ne suis une
menace pour personne ». Pourtant la lucidité ne
doit pas occulter le caractère salutaire d’un tel ouvrage
: les mots doivent ébranler, et « défendre
l’héritage du monde, qui nous a précédés
et qui nous survivra ».
Jean-Pierre
Longre
(avril 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).
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