En nouvelle barbarie
Paul Chamberland

Typo / Essai, Montréal, 2006
(nouvelle édition augmentée)

 

 

L'esprit contre l'immonde

 

Dès 1964, dans L’Afficheur hurle, Paul Chamberland écrivait :

« Et tant pis si j’assassine la poésie
ce que vous appelleriez vous la poésie
et qui pour moi n’est qu’un hochet
car je renonce à tout mensonge
dans ce présent sans poésie
pour cette vérité sans poésie ».

Est-ce à dire que l’auteur, né en 1939 à Montréal, qui a toute sa vie déployé une activité de philosophe, de sociologue, d’homme engagé dans la revendication socialiste et identitaire québécoise, d’homme de culture et de contre-culture, mais aussi d’écrivain et de poète, n’assume pas ses choix, quelque contradictoires qu’ils soient ? Aurait-il opté dès le départ pour la vérité contre la poésie ?

En nouvelle barbarie, paru en 1999 à L’Hexagone et maintenant réédité chez Typo, pourrait, dans sa durable actualité, le laisser penser. Cet ensemble d’essais, de quelques lignes ou de plusieurs pages, passe en revue, selon une orientation apparemment des plus pessimistes, les aberrations de notre temps : l’« état généralisé de bassesse et d’indignité », la tendance à effacer toute idée de mort, la prostitution publicitaire, la « violence économique », la déroute de l’esprit, la vulgarité que traduit « l’ignorance de l’autre », les mensonges de la culture, les urgences écologiques, le « totalitarisme techno-gestionnaire » imposé par des « techniurges » et vaguement dissimulé sous une couche de pseudo démocratie, le sentiment d’impuissance de la gauche contestataire, ou de ceux qui en dépit de tout voudraient « aller à l’autre »… On voit que malgré leur brièveté et leur diversité, les textes sont convergents et présentent une unité argumentative sérieuse dans la dénonciation de « l’immonde » et du « nouvel obscurantisme ».

Cette dénonciation se combine-t-elle alors avec la poésie ? Même si « le poème est aujourd’hui interloqué : ce qu’il fait entendre est tenu pour une incongruité, un déchet », certaines pages de prose poétique affirment et illustrent sa pérennité, par exemple dans « Euphorie machinique » ou « Comme à Tchernobyl ». Et d’une manière générale, la force de l’expression donne à cet essai son épaisseur pleinement littéraire. Paul Chamberland n’y va pas par quatre chemins, et le rejet des précautions verbales, l’acharnement à clamer sa vérité relèvent certes de la violence, mais de la violence poétique. Un exemple ? N’y résistons pas :
« On chie sur l’esprit, car l’esprit, étant la non-denrée, le vide du souffle universel, passe pour le non-gérable, l’inexploitable, n’est pas plus considéré qu’une cuvette de toilettes.
On chie sur l’esprit, et très officiellement – dans des ministères, de la Culture, de l’Éducation, de la Santé : là les humains sont tenus pour de simples paramètres de la frénésie productiviste ».

Comment ne pas approuver ? Mais cette violence poétique est-elle efficace ? L’auteur lui-même semble en douter : « Je revendique l’intolérance absolue de l’Esprit contre l’intolérance absolue de la Marchandise. Vibrante déclaration de guerre. Nous sommes en guerre, je ne vois pas d’accommodement. Il n’empêche que ce valeureux énoncé n’a d’autre portée que celle d’un soupir échappé, d’une lueur fuyante du regard dans le côtoiement des anonymes : je ne suis une menace pour personne ». Pourtant la lucidité ne doit pas occulter le caractère salutaire d’un tel ouvrage : les mots doivent ébranler, et « défendre l’héritage du monde, qui nous a précédés et qui nous survivra ».

Jean-Pierre Longre
(avril 2006)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

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