Le Chagrin des pauvres
trois nouvelles de Li Jinxiang et de Shi Shuqing

Bleu de Chine, 2006

 

 

Tristes vies

Peu d’occidentaux savent qu’environ 18 millions de Chinois sont musulmans et que la moitié d’entre eux sont des Hui, minorité à laquelle appartiennent les personnages de ces nouvelles empreintes d’une grande sensibilité ; des récits littéraires mais qui résonnent aussi comme de précieux documents sociologiques, ancrés dans une réalité rurale presque intemporelle, où se mêlent rites ancestraux et difficultés contemporaines - en particulier l’exode rural engendré par l’indigence paysanne. Et Françoise Naour de rappeler, dans son excellente introduction, que ce que l’on nous montre du grand bond capitaliste ne reflète pas nécessairement les conditions de vie de la majorité de la population : « on estime couramment à un milliard le nombre d’oubliés du miracle économique dont on nous berce ici les yeux et les oreilles. »

La Rivière des femmes nous permet d'entrer dans les pensées d’Aïcha, dont le mari est parti, justement, en ville. Elle médite devant la rivière qui a rythmé le cours de sa vie et à laquelle elle s’identifie, une eau amère et légèrement salée, semblable à ses larmes… Le vieux Ma Zishan pleure lui aussi (Le couteau dans l’eau pure) : le décès de son épouse lui remémore sa propre mortalité et celle de l’animal que son fils s’est mis en tête de sacrifier pour le repos de l’âme de la défunte, un vieux bœuf auquel le veuf est très attaché. De même, la mort est omniprésente dans Les cinq yuans, qui relate la cérémonie funèbre et l’enterrement d’une femme dévouée et le chagrin des familles, tandis que dans le même hameau, une autre femme se lamente sur les cinq yuans que la morte lui avait empruntés, sans avoir eu le temps de lui rendre…

Ces tranches d’existences arides rappellent le roman de Chi Li, Triste Vie (qui lui se déroule dans un milieu urbain et ouvrier), et témoignent aussi de la misère qui se cache derrière le vaste mirage capitaliste dont peu profitent. Les larmes versées dans ces trois nouvelles incarnent très concrètement le désespoir du plus grand nombre et l'on remercie vivement la traductrice de nous rappeler que «la société maoïste était tout sauf gaie, et (…) celle qui lui succède est toujours dure aux miséreux, auxquels il ne reste, faute de mots pour dire leurs souffrances, que les yeux pour pleurer. » Bien heureusement, Li Jinxiang et Shi Shuqing ont su trouver les mots justes et la sobriété nécessaire pour transmettre avec compassion l'immense désarroi de ces vies.

Blandine Longre
(février 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Chine, du côté des livres

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