Rendez-vous sous les cerisiers
de Cendrine Genin et Nathalie Novi

Le Baron Perché, 2006

 

 

Rendez-vous manqué

Dans cet album réservé aux plus grands, une grand-mère se raconte pudiquement et indirectement, en confiant des lettres à sa petite-fille, celles qu’elle a échangées quelques mois durant avec un jeune homme parti sur le front, il y a bien longtemps de cela ; des lettres qui lui sont « toutes revenues un jour ». L’histoire cadre cède alors la place à un récit second, au centre de l’album, et l’on repart des décennies en arrière, à la rencontre de Marguerite, une jeune fille amoureuse qui veut devenir institutrice et qui, à travers ce qu’elle écrit à son ami Henri parti sur le front, se révèle tendre, aimante, tour à tour pleine d’espoir et désespérée, «forte et anéantie », au fil des lettres (moins fréquentes que les siennes) qu’elle reçoit… ou non. Elle tâche de partager avec lui quelques anecdotes familiales ou villageoises, parle de ses rêves, des petits maux et des joies du quotidien, mais surtout, elle lui avoue la souffrance de se sentir si loin de lui, l’absence intolérable sur laquelle elle n’a aucune prise, son isolement grandissant au fort de l’hiver.

Lui souffre aussi, de son côté, du froid, de la faim, des conditions de vie dans les tranchées, qui lui inspirent un nihilisme que Marguerite est impuissante à combattre : « L’homme est une poussière sur un champ de bataille, un fantôme qui traverse le temps », lui dit-il. Et peu à peu, abîmé par la guerre, il se détache d’elle, préférant rejeter l’amour de Marguerite plutôt que de lui imposer sa désespérance…
« La fin de l’histoire n’était pas dans les mots… » écrit la narratrice, qui prend le relais, après que les lettres se soient tues, pour transmettre les mots de sa grand-mère et raconter ce fameux rendez-vous sous les cerisiers…

La complexité des émotions qui se chevauchent et des pensées qui se succèdent dans l’esprit et le cœur de la jeune fille est évoquée avec finesse et sensibilité, sans mièvrerie (car Marguerite, certes un peu ingénue, n’est pas du genre à se soumettre à la fatalité et préfère parfois la colère à l’abattement) ; en regard, les illustrations s’inspirent, pour certaines, de tableaux célèbres qui dépeignent les émotions successives des deux épistoliers ainsi que la noirceur de la guerre, à travers des paysages désolés où se noient les personnages. Beau portrait de jeune fille dont la profondeur des sentiments laisse entrevoir une singulière maturité (engendrée par les circonstances éprouvantes que la guerre impose aux individus), Rendez-vous sous les cerisiers est un beau récit épistolaire, introspectif et presque intemporel, dans lequel nombre de lecteurs se retrouveront ; en effet; il n'est pas, à proprement parler, historique, car il explore avant tout le monde des sentiments amoureux, les dimensions éternelles de la perte et de l’absence.

Blandine Longre
(mars 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

de Nathalie Novi
On n'aime guère que la paix (Rue du monde)

http://www.baronperche.com/