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A la croisée des genres et des registres
La saison rouge procède à la fois du
roman réaliste, sociologique, du roman d’aventure,
de la prose poétique, du conte fantastique et merveilleux,
de la tragédie...C’est un subtil palimpseste dont le
fil directeur est Elisa, une jeune lyonnaise, mère d’un
garçonnet de sept ans.
Dans le royaume
mortifère de Qatan, gigantesque prison dorée, («
Qatan est le pays du superflu et de l’outrance »),
au coeur d’une Arabie fictive, Elisa attend son mari volage.
Séduite par un Orient de rêve et par l’amour
du bel Hatem, concrétion du mythe oriental – «
Hatem était l’Orient » -, emplie d’illusions,
Elisa s’envole à seize ans vers cet ailleurs magique
et fragrant : au Liban d’abord, « dans l’ombre
sucrée des figuiers et la volupté du jasmin étoilé
», puis au «pays de l’interdit : le royaume
de Qatan ». Très vite, l’Orient rêvé,
chanté par les muses, s’oppose à l’Orient
donné : « ...le cher leurre de la littérature.
J’ai voulu le désert. J’y suis, j’y brûle.
La damnation, c’est aussi la réalisation des désirs
». Après avoir abandonné son passé
pour un univers onirique longuement désiré, la femme
libre, « la femme seule, l’étrangère
sans voile », - figure de la marginalité dans
un pays où la femme n’est qu’ « une
forme voilée de noir», - devient la captive d’une
immensité thermique dépourvue d’issue. Dans
l’univers manichéiste de Qatan, l’étrangère
est celle par qui le malheur arrive. Son amour est transgression,
(« ...les Qatani n’ont pas le droit d’épouser
des étrangères ») il apporte la mort :
« Je devais aimer comme on se tue. J’avais donné
ma vie sans retour », Hatem est décapité.
Les voyages
de l’auteure, ce qu’elle a vu et vécu, son parcours
personnel, nourrissent l’écriture de La
saison rouge, comme celle de La servante
abyssine ou de La comédie du Caire.
Elle utilise le réel pour construire la fiction. Dans la
première partie de La saison rouge,
Carine Fernandez ne se démarque pas totalement de son personnage
principal. Elisa lui ressemble par son amour pour la littérature,
sa culture, son expérience : un départ à seize
ans vers l’Orient, un mariage oriental, sa petite taille,
sa blondeur... Un détail, un défaut physique, ses
yeux vairons, (qui rendent Elisa inquiétante selon l’appréciation
des Qatani) créent une distance entre la créatrice
et sa créature. Mais leurs regards perçants se rejoignent
lorsqu’ils donnent à voir une société
hiérarchisée, où les serviteurs sont considérés
comme inférieurs à leurs maîtres : « Il
ne peut y avoir d’amitié (dit Hatem à l’Indien)
entre un homme de ta caste et moi.» Dans cette société
hypocrite, malsaine, cloisonnée, «…pays où
les hommes et les femmes constituent des espèces différentes
», séparées, les désirs inassouvis
sont exacerbés. « Le chancre du désir (...)
bouffe les yeux, dévore (la) chair » des femmes
« toutes gonflées de leur importance d’animaux
sacrés, tabous, impurs, qu’on cache ici sous des gazes
noires comme des maladies honteuses ». La trivialité
de certains mots et expressions rompt parfois avec le lyrisme poétique
du discours de la narratrice. Le lexique familier (« la
pute autrichienne », « véritable papier cul »)
dénonce la rage d’Elisa contre son rêve avorté
qui la plonge dans une déréliction totale et progressivement
dans la folie. Elisa flagelle un pays corrompu. Des réflexions,
des détails, soulèvent un questionnement sur l’Arabie
(jamais nommée), peu connue des Occidentaux et dénoncent
une société souvent ubuesque. Mais l’écrivain
ne rédige pas une oeuvre militante. Ses clins d’oeil
plein d’humour – « Beyrouth l’avait
surnommé Haroun al-Rachid – de quoi le rendre plus
fier qu’un rat sur son fromage » - ponctuent son
texte et cassent les moments de trop forte tension.
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Dans
la seconde partie de l’ouvrage, le discours à
la première personne disparaît épisodiquement,
laissant la place au récit. Un rêve récurrent
d’Elisa favorise le passage dans l’imaginaire.
Il permet de se représenter Hatem, héros romantique,
prince oriental des Mille et Une Nuits, enveloppé
d’une « cape bordée d’or qui
sent la myrrhe ». Le fantastique s’impose
avec naturel. Trois djinns, sous l’apparence de vieilles
femmes, « les terribles soeurs de la nuit»,
- araignées noires des cauchemars de Rami - hantent
la maison d’Elisa, violent sa vie et ses pensées.
Le trio maléfique l’encercle, coagule définitivement
le mal. Mais même dans les moments tragiques, Carine
Fernandez ne sombre pas dans le pathétique. La poésie
fait alors chanter et vibrer le texte : « J’aspire
la lumière du jour, l’âme virile du cresson,
le goût miellé des abricots et le thym et la
verveine, et toute la montagne enchantée...
»
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Les multiples
connotations du titre annoncent bien l’ouvrage riche, complexe
et pluriel de Carine Fernandez. Elles suggèrent non seulement
l’été suffocant de l’Arabie, « l’enfer
rouge feu», mais elles symbolisent aussi la passion,
l’attraction et la répulsion, l’amour et la haine,
la violence. Elles disent le sang qui coule, la révolte en
quête de liberté... autrement dit tout ce qui constitue
ce roman. Le lecteur retrouve dans cet ouvrage aux perpétuelles
références littéraires explicites ou implicites
les images concrètes de l’écrivain, ses thèmes
obsédants, les nombreuses influences baudelairiennes, nervaliennes,
avec ce goût de l’ailleurs. Il reconnaît la part
d’elle-même que Carine Fernandez glisse dans son oeuvre
et qu’elle transfigure talentueusement par le biais de sa
culture littéraire, de son imagination et de son écriture.
Annie
Forest-Abou Mansour
(mars 2008)
Annie
Forest-Abou Mansour, professeur certifié,
docteur ès lettres, est passionnée de littérature,
de critique littéraire, de cinéma et de théâtre.

http://www.actes-sud.fr
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