Parmi toutes
les surprises que nous a offertes le Printemps des Poètes
dans son édition 2004 (et Lyon n’était pas en
reste pour cet événement désormais traditionnel),
notons bien la parution chez Seghers d’une anthologie intrigante,
C’était hier et c’est demain, qui
réunit soixante-cinq poètes français de la
seconde moitié du XXème siècle.
Étant
donné la prolifération des voix poétiques au
cours de ce XXème siècle tourmenté que le “devoir
de mémoire” (de Finkielkraut et de bien d’autres)
prolonge à grands bruits, et en ce début de XXIème
siècle qui voit moins la disparition de la poésie
(écrasée sous les essieux informatiques de nos sociétés
matérialistes) que son renouvellement sous de nouvelles formes
encore intimidantes pour le grand public (slam, créations
à plusieurs, poésie en ligne...), on peut être
étonné par l’étroitesse du protocole
sélectif de cette anthologie : poètes de France, poètes
d’un demi-siècle, voir d’un quart (1945-1975),
tous décédés (la mort semble rester la consécration,
pour le poète contemporain...), et “menacés
d’oubli”. Mais c’est l’embarras du choix,
c’est cette prolifération même qui ajoute aux
contraintes de l’anthologie ; et C’était
hier et c’est demain (ainsi titrée d’après
un vers d’Aragon) reste on-ne-peut plus louable dans ses courageuses
intentions éditoriales, visant moins une minorité
cultivée qu’une majorité un peu perdue.
Exeunt, donc, Yves Bonnefoy, Philippe
Jaccottet, Guillevic, ou Char, Ponge, Aragon... ; parole est donnée
aux Autres, aux disparus que l’on oubliait presque ou que
l’on regrettait sans le savoir. J.-P. Siméon et B.
Doucey prennent les paris en avant-propos : “Certains
poètes d’hier, aujourd’hui laissés pour
compte, peuvent être ceux de demain”.
Hommes,
qu’avez-vous fait de votre sang
Affligés de mots d’ordre et de misère
tous les pays meurent de solitude
Une immense terreur vit au secret des eaux
(Jean Digot)
Deux cents pages
de poésie, soixante-cinq écrivains présentés
lors de courtes et néanmoins fort utiles notices biographiques...
Le tout est hétéroclite, selon la féconde règle
du genre. Le vers libre y croise plaisamment le vers classique,
selon les aléas de la métrique moderne, le poème
en prose se déploie et s’envole, le fragment murmure
ou explose... Mais l’intime et le générationnel
se rejoignent dans une émotion humble et belle, à
laquelle le Printemps des Poète a fourni, a posteriori, une
occasion noble d’attiser les esprits, en se donnant pour thème
l’espoir. Seconde Guerre mondiale, guerre d’Algérie,
mai 68, et autres désillusions ont laissé des traces
qu’il serait prétentieux d’effacer - traces d’une
hantise, traces d’une attente moins confiante qu’active,
traces d’une énergie poétique aujourd’hui
toujours appréciable. Quelques noms, dont nous avouons le
choix personnel, au seul gré des trois pages que leur accorde
l’anthologie : Jean Bouhier, Jean Digot, le lyonnais Roger
Kowalski, Gérald Neveu...
On s’intéresse
en somme ici au baby-boom poétique d’après la
Seconde Guerre mondiale : poètes d’une génération
profondément ébranlée (peut-on écrire
après Auschwitz ?), poètes responsables de leur plume
devant la tragédie passée, poètes lassés
par les jeux surréalistes... poètes dont les éditions
Seghers, comme le raconte Jean-Yves Debreuille en postface, “devinrent
l’emblème et le lieu de ralliement”. “
Et de ce bouillonnement, que reste-t-il ?” Tandis que d’autres
happy fews accédaient à la principale collection poétique
du moment, “Poésie/Gallimard”, ces poètes
moins ambitieux furent abandonnés au bon souvenir de leur
digne crapahutage dans les petites maisons d’édition...
À moins que...
Nicolas
Cavaillès
(mars 2004)

http://www.laffont.fr/seghers/index.htm
http://www.printempsdespoetes.com/
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