Littérature de jeunesse, incertaines frontières
textes réunis et présentés par Isabelle Nières-Chevrel
Colloque de Cerisy

Gallimard jeunesse, 2005

 

Littérature jeunesse, impossibles frontières.

Juin 2004 : plus d’une vingtaine de spécialistes en littérature pour la jeunesse se réunissent au centre culturel international de Cerisy La Salle, autour de Françoise Bosquet (cofondatrice de la galerie L’Art à la Page) et d’Isabelle Nières-Chevrel (Professeur de Littérature à l’Université de Rennes 2), avec la collaboration de Nic Diament (directrice de la Joie par les Livres) et de Sophie Van der Linden (directrice de l’Institut International Charles Perrault) ; un colloque d’envergure à en croire les communications aujourd’hui rassemblées dans cet ouvrage précieux, qui prouve, s’il en est encore besoin, que la littérature jeunesse est devenue une discipline universitaire à part entière faisant l’objet de recherches et d’analyses approfondies, un chantier qui fédère universitaires, éditeurs, bibliothécaires, sociologues, mais aussi écrivains et illustrateurs. Un terrain en friche et en expansion - en témoignent les différentes présentations de thèses de jeunes chercheurs (en fin d’ouvrage) qui traitent entre autres des albums de Claude Ponti, des jeux d’échos entre l’œuvre de Perec et la littérature jeunesse, ou du travail de l’illustrateur Georges Lemoine.

La présentation d’Isabelle Nières-Chevrel met l’accent sur la notion de « frontière », car cette littérature spécifique, dès lors qu’on la creuse un peu, semble échapper à toute définition tranchée : les livres « pour enfants » ne concerneraient-ils que les enfants ? La seule frontière évoquée par l’expression « littérature jeunesse » serait celle de l’âge et pourtant, nombre de livres peuvent procurer du plaisir à tout âge de la vie (de Jules Verne au Petit Nicolas pour ne citer que les classiques)… Au-delà, les autres frontières sont « mouvantes et poreuses », par l’impossibilité d’étiqueter les ouvrages, de les enfermer dans des catégories génériques préconstruites, en partie du fait du double destinataire, notion récurrente dans le domaine (ou dès lors que l’on s’adresse, à travers les enfants, aux adultes qui les entourent ou les guident). On repense aussi aux histoires de Nadja, aux romans de Cédric Erard ou de Claire Ubac, aux albums de Benoît Jacques ou encore à ceux de Sophie Dutertre ; l’album, justement, Isabelle Nières-Chevrel le souligne, « sera le seul grand genre que la littérature de jeunesse aura, sinon radicalement inventé, du moins mené à un degré d’élaboration artistique sans équivalent dans le champ de la création destinée aux adultes. » Sur le même thème, on lira la très agréable communication de Sophie Van der Linden (L’album en liberté), qui s’appuie sur la diversité des créations actuelles pour dresser un panorama certes non exhaustif, mais très représentatif. L’album, dit-elle, « se situe à la croisée de plusieurs formes d’expression », un "objet" dynamique, car perméable aux autres genres ou formes (de la BD au roman, de la typographie à la poétique) et ainsi polyphonique, et polysémique.

D’autre interventions concernent les limites, sociales et légales celles-ci, en particulier la censure : un point exploré en détail par Véronique Soulé - Du discours non écrit à la censure ou plutôt de la censure au discours non écrit – à travers la présentation critique de la fameuse loi de juillet 1949, destinée à « protéger » la jeunesse, rarement usitée, et de la commission qui a pour mission de la faire appliquer, dont le rôle consultatif est souvent remis en question – mais aussi à travers les lobbies indépendants, religieux et idéologiques ; appuyant son analyse, en particulier, sur un ouvrage pernicieux et nimbé d'obscurantisme, Ecrits pour nuire, (signé Marie-Claude Monchaux), aux tendances extrême-droitiste évidentes, ou sur des publications qui véhiculent d’autres valeurs rétrogrades.

Autre frontière aussi, celle du sexe du lecteur, le plus souvent déterminée (voire imposée) par certains éditeurs et rarement par les auteurs eux-mêmes : les éclairants propos de Marie Lallouet (Des livres pour les garçons et pour les filles : quelles politiques éditoriales ?) montrent comment la tendance actuelle (renvoyer les jeunes lecteurs à des stéréotypes que l’on croyait en voie de disparition - mais qui émergent à nouveau à travers certaines collections « très marketées ») engendre « un recul culturel » ; Denise Von Stockar-Bridel émet des constats similaires (Féministe ou féminin : approches sociologique et artistique de la problématique des genres) en examinant, à travers les travaux d'Hélène Montardre et d’Anne Dafflon, les évolutions des représentations féminines dans le roman jeunesse («Si plusieurs romans publiés entre 1975 et 1985 réussissent à ouvrir quelques perspectives prometteuses en interrogeant d’éventuelles alternatives aux rôles et chemins traditionnels et conformistes de leurs héroïnes, la production des dix dernières années étudiées semble dans sa majorité à nouveau retombée dans un étonnant sexisme conservateur stéréotypé. »)

La parole est aussi donnée à certains auteurs jeunesse qui font un parcours d’auto-analyse de leur travail, comme Marie-Aude Murail (son Dialogue avec Nadège – par instants très caustique - énumère et explicite toutes les fois où l’auteure s’est retrouvée confrontée à la censure) ou encore Boris Moissard, qui remet agréablement en question l’idée de prescription par « âge » (un écrivain n’a pas nécessairement une tranche d’âge en tête lorsqu’il écrit) , tout en expliquant les raisons de son goût pour la littérature jeunesse : « si l’art n’est fait que de contraintes, écrire pour la jeunesse est bien une contrainte qui vient s’ajouter aux autres ".

On l’aura compris, à travers ces quelques exemples : cet ouvrage pose pléthore de questions (et ne répond heureusement pas à toutes), soulève de nombreux problèmes d’actualité et s’adresse à tous (lecteurs adultes, éditeurs, auteurs et illustrateurs, « prescripteurs », etc.) en permettant de faire avancer la réflexion avec intelligence et précision (même si l’on est en droit de ne pas souscrire à tous les points de vue argumentés ici), en s’appuyant sur des analyses rigoureuses qui explorent aussi les articulations entre création artistique et visée pédagogique (pas toujours compatibles), entre écriture et transmission de valeurs (la littérature jeunesse se veut-elle encore édifiante ?) ; une publication qui témoigne de la richesse de ce vaste champ d’investigation, une littérature vivante en constante redéfinition, capable de s'approprier tous les genres, les supports et les registres, et dotée d'une grande liberté d'innovation.

Blandine Longre
(novembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

lire aussi

Entretiens avec six auteurs, de Jean-Baptiste Coursaud
(T.Magnier, Coll. Essais, 2005)

Le roman pour ados - une question d’existence, de Josée Lartet-Geffard
( Editions du Sorbier, 2005)

http://www.ccic-cerisy.asso.fr/littjeunesse04.html

http://www.institutperrault.org/

http://www.lajoieparleslivres.com/

http://www.artalapage.com/

http://www.gallimard-jeunesse.fr/index.php

 

   
   
   
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