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Littérature
jeunesse, impossibles frontières.
Juin 2004 :
plus d’une vingtaine de spécialistes en littérature
pour la jeunesse se réunissent au centre culturel international
de Cerisy La Salle, autour de Françoise Bosquet (cofondatrice
de la galerie L’Art à la Page) et d’Isabelle
Nières-Chevrel (Professeur de Littérature à
l’Université de Rennes 2), avec la collaboration de
Nic Diament (directrice de la Joie par les Livres) et de Sophie
Van der Linden (directrice de l’Institut International Charles
Perrault) ; un colloque d’envergure à en croire les
communications aujourd’hui rassemblées dans cet ouvrage
précieux, qui prouve, s’il en est encore besoin, que
la littérature jeunesse est devenue une discipline universitaire
à part entière faisant l’objet de recherches
et d’analyses approfondies, un chantier qui fédère
universitaires, éditeurs, bibliothécaires, sociologues,
mais aussi écrivains et illustrateurs. Un terrain en friche
et en expansion - en témoignent les différentes présentations
de thèses de jeunes chercheurs (en fin d’ouvrage) qui
traitent entre autres des albums de Claude Ponti, des jeux d’échos
entre l’œuvre de Perec et la littérature jeunesse,
ou du travail de l’illustrateur Georges Lemoine.
La présentation d’Isabelle Nières-Chevrel met
l’accent sur la notion de « frontière »,
car cette littérature spécifique, dès lors
qu’on la creuse un peu, semble échapper à toute
définition tranchée : les livres « pour enfants
» ne concerneraient-ils que les enfants ? La seule frontière
évoquée par l’expression « littérature
jeunesse » serait celle de l’âge et pourtant,
nombre de livres peuvent procurer du plaisir à tout âge
de la vie (de Jules Verne au Petit Nicolas pour ne citer
que les classiques)… Au-delà, les autres frontières
sont « mouvantes et poreuses », par l’impossibilité
d’étiqueter les ouvrages, de les enfermer dans des
catégories génériques préconstruites,
en partie du fait du double destinataire, notion récurrente
dans le domaine (ou dès lors que l’on s’adresse,
à travers les enfants, aux adultes qui les entourent ou les
guident). On repense aussi aux histoires de Nadja,
aux romans de Cédric Erard
ou de Claire Ubac, aux albums de Benoît
Jacques ou encore à ceux de Sophie
Dutertre ; l’album, justement, Isabelle Nières-Chevrel
le souligne, « sera le seul grand genre que la littérature
de jeunesse aura, sinon radicalement inventé, du moins mené
à un degré d’élaboration artistique sans
équivalent dans le champ de la création destinée
aux adultes. » Sur le même thème, on lira
la très agréable communication de Sophie Van der Linden
(L’album en liberté), qui s’appuie sur
la diversité des créations actuelles pour dresser
un panorama certes non exhaustif, mais très représentatif.
L’album, dit-elle, « se situe à la croisée
de plusieurs formes d’expression », un "objet"
dynamique, car perméable aux autres genres ou formes (de
la BD au roman, de la typographie à la poétique) et
ainsi polyphonique, et polysémique.
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D’autre
interventions concernent les limites, sociales et légales
celles-ci, en particulier la censure : un point exploré
en détail par Véronique Soulé - Du
discours non écrit à la censure ou plutôt
de la censure au discours non écrit – à
travers la présentation critique de la fameuse loi
de juillet 1949, destinée à « protéger
» la jeunesse, rarement usitée, et de la commission
qui a pour mission de la faire appliquer, dont le rôle
consultatif est souvent remis en question – mais aussi
à travers les lobbies indépendants, religieux
et idéologiques ; appuyant son analyse, en particulier,
sur un ouvrage pernicieux et nimbé d'obscurantisme,
Ecrits pour nuire, (signé Marie-Claude Monchaux),
aux tendances extrême-droitiste évidentes, ou
sur des publications qui véhiculent d’autres
valeurs rétrogrades.
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Autre frontière
aussi, celle du sexe du lecteur, le plus souvent déterminée
(voire imposée) par certains éditeurs et rarement
par les auteurs eux-mêmes : les éclairants propos de
Marie Lallouet (Des livres pour les garçons et pour les
filles : quelles politiques éditoriales ?) montrent
comment la tendance actuelle (renvoyer les jeunes lecteurs à
des stéréotypes que l’on croyait en voie de
disparition - mais qui émergent à nouveau à
travers certaines collections « très marketées
») engendre « un recul culturel »
; Denise Von Stockar-Bridel émet des constats similaires
(Féministe ou féminin : approches sociologique
et artistique de la problématique des genres) en examinant,
à travers les travaux d'Hélène Montardre et
d’Anne Dafflon, les évolutions des représentations
féminines dans le roman jeunesse («Si plusieurs
romans publiés entre 1975 et 1985 réussissent à
ouvrir quelques perspectives prometteuses en interrogeant d’éventuelles
alternatives aux rôles et chemins traditionnels et conformistes
de leurs héroïnes, la production des dix dernières
années étudiées semble dans sa majorité
à nouveau retombée dans un étonnant sexisme
conservateur stéréotypé. »)
La parole est aussi donnée à certains auteurs jeunesse
qui font un parcours d’auto-analyse de leur travail, comme
Marie-Aude Murail (son Dialogue avec Nadège –
par instants très caustique - énumère et explicite
toutes les fois où l’auteure s’est retrouvée
confrontée à la censure) ou encore Boris Moissard,
qui remet agréablement en question l’idée de
prescription par « âge » (un écrivain n’a
pas nécessairement une tranche d’âge en tête
lorsqu’il écrit) , tout en expliquant les raisons de
son goût pour la littérature jeunesse : «
si l’art n’est fait que de contraintes, écrire
pour la jeunesse est bien une contrainte qui vient s’ajouter
aux autres ".
On l’aura
compris, à travers ces quelques exemples : cet ouvrage pose
pléthore de questions (et ne répond heureusement pas
à toutes), soulève de nombreux problèmes d’actualité
et s’adresse à tous (lecteurs adultes, éditeurs,
auteurs et illustrateurs, « prescripteurs », etc.) en
permettant de faire avancer la réflexion avec intelligence
et précision (même si l’on est en droit de ne
pas souscrire à tous les points de vue argumentés
ici), en s’appuyant sur des analyses rigoureuses qui explorent
aussi les articulations entre création artistique et visée
pédagogique (pas toujours compatibles), entre écriture
et transmission de valeurs (la littérature jeunesse se veut-elle
encore édifiante ?) ; une publication qui témoigne
de la richesse de ce vaste champ d’investigation, une littérature
vivante en constante redéfinition, capable de s'approprier
tous les genres, les supports et les registres, et dotée
d'une grande liberté d'innovation.
Blandine
Longre
(novembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

lire
aussi
Entretiens
avec six auteurs, de Jean-Baptiste Coursaud
(T.Magnier, Coll. Essais, 2005)
Le
roman pour ados - une question d’existence,
de Josée Lartet-Geffard
( Editions du Sorbier, 2005)
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/littjeunesse04.html
http://www.institutperrault.org/
http://www.lajoieparleslivres.com/
http://www.artalapage.com/
http://www.gallimard-jeunesse.fr/index.php
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