Les cents pulls de Nicolas
de Sheila O’Connor et Christian Epanya

Editions Monde Global, 2006
à partir de 5 ans

 

 

Livres sans frontières

Les jeunes éditions du Monde Global ont érigé la « globalisation » en principe, non pas à la manière nos géopoliticiens matérialistes ou autres experts en économie mondiale, mais dans le cadre d’une approche humaniste et pluriculturelle fondée sur le partage, l’échange et la découverte – d’idéaux, de points de vue, d’artistes, d’écrivains ou de représentations. Cette maison, créée par des universitaires français et canadien d'origine africaine, dirigée par l'historien et écrivain Dieudonné Gnammankou, propose déjà plusieurs ouvrages qui s’inscrivent dans cette démarche – romans, recueils de contes, albums ou essais ; des réalisations qui rassemblent des auteurs et des illustrateurs venus de plusieurs coins du monde, travaillant de conserve.

En témoigne (entre déjà de nombreux autres) Les cent pulls de Nicolas, un conte irlandais raconté très simplement par Sheila O’Connor et mis en images par Christian Epanya, dont on connaît déjà la qualité du travail pictural à travers divers albums (Le taxi brousse de Papa Diop au éditions Syros). Un illustrateur qui, jusqu’à présent, a plutôt offert des ouvrages ayant pour décor le continent dont il est originaire, l’Afrique, mais qui a cette fois adapté son point de vue à un nouveau contexte : celui de l’Irlande rurale d’ « il y a très longtemps ». Des illustrations pleine page vives et lumineuses, des visages éclairées par le soleil ou le grand feu de cheminée, très expressifs, de la colère à l’apaisement, de la souffrance à la joie, et des décors auxquels les coups de pinceaux donnent une texture singulière et presque palpable ; le jeu des ombres et des lumières est en totale harmonie avec l’histoire elle-même, qui traite justement de vie et de mort, à travers l’expérience douloureuse de Nicolas, un petit garçon inconsolable, qui ne parvient pas à faire le deuil de son père, exprimant son chagrin par le biais de son corps (on dirait aujourd’hui qu’il « somatise »…). La douleur de la perte lui a littéralement gelé le cœur et s'est propagée au reste de son corps … et l’enfant a si froid qu’il ne cesse de harceler sa grand-mère pour qu’elle lui tricote encore d’autres pulls, qu’il enfile les uns sur les autres. En vain ; seuls les mots tendres de la vieille femme parviendront à le réconforter et à évacuer la souffrance qu’il porte en lui – et à enfin le débarrasser du poids de ces pulls qui le rendent si maladroit et l’empêchent de courir à travers champs ; une carapace d’ailleurs bien dérisoire face à l’intensité de sa peine.


dans la même collection, Koumen et le vieux sage de la montagne de Christian Epanya.

La métaphore filée (du froid associé à la mort et de la chaleur liée à la vie) est limpide et parle directement aux enfants ; le conte traite d’un sujet que certains adultes redoutent d’aborder avec les plus petits – une réticence qui peut déboucher sur d’insupportable non-dits – et il le fait avec intelligence, par le biais du merveilleux mais aussi en partant d’une expérience concrète (une vraie douleur, engendrée par un décès bien réel) et dépourvue de mièvrerie ou de religiosité (hormis une vague référence au "ciel" plus poétique qu'autre chose). Le père de Nicolas ne ressuscite pas miraculeusement (mais se contentera de survivre en accompagnant son fils par la pensée – et vice-versa) et la seule fée de l’histoire est une grand-mère aimante et compréhensive, un peu sorcière sur les bords, peut-être, mais surtout très perspicace…

Blandine Longre
(janvier 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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