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Sous
le signe du faux-semblant
« Et
l’histoire, vous allez rire, c’est juste une fille qui
pleure ». La première ligne de cet étrange
roman pourrait tout aussi bien faire office de dénouement,
de la même façon que la première scène
– une jeune fille derrière une caméra, à
qui une directrice de casting a demandé de pleurer –
met d’emblée en place la métaphore filée
qui sous-tend le roman tout entier : série de variations
à tension montante sur le thème du « comme si
» et du jeu théâtral.
C’est donc l’histoire d’une jeune provinciale
qui, casting après casting, petit boulot après petit
boulot, tente de survivre dans la capitale et de se faire une place
dans le monde difficile du théâtre et du cinéma.
La naïveté touchante de son discours coïncide avec
son désir d’y arriver et une lucidité sans failles
sur les risques et les difficultés du métier (elle
n'est pas dupe de son physique passe-partout) mais les petites annonces
de son école de théâtre ne lui donnent guère
d’espoir. Ce petit parcours classique pourrait sembler bien
banal – sorti tout droit d’un documentaire sur le chômage
des jeunes intermittents – si ce n’était le ton
détaché et presque indifférent de la narratrice
et le tour surprenant que prend le récit, quand elle tombe
sur une annonce énigmatique : un certain Abel lui fait passer
un test, puis l’embauche dans son entreprise de « location
de personnes » : « Rien à voir avec de la
prostitution, il a bien insisté : pas de rapport sexuel.
Juste des sentiments, comme au théâtre. Du faux pour
de vrai. Ou du vrai pour de faux ». Il existe un vrai
marché pour ce type de performance (un concept importé
du Japon) mais le roman n’est pas une suite croustillante
d’anecdotes et de rencontres artificielles, destinées
à permettre au lecteur de jouer au voyeur ; certes, la jeune
comédienne enchaîne les rôles, change de fonction
jour après jour (la fille d’une femme qui a perdu sa
propre fille, la meilleure amie d’une jeune fille esseulée,
la fausse maîtresse d’un homme qui n’a pas le
courage de tromper sa femme « pour de vrai », etc.)
et l’on s’en amuse, mais le roman comporte d’autres
caractéristiques beaucoup plus terrifiantes : sa propre personnalité
subit aussi le contrecoup de ces métamorphoses accélérées,
si bien que peu à peu, il lui est difficile de démêler
le vrai du faux, la fiction de la réalité, sa vie
personnelle de ses multiples tranches d’existences inventées.
Elle joue sur le fil du rasoir et chaque prestation semble mettre
un peu plus en péril son propre équilibre mental :
la fonction du personnage est ainsi bien définie par l’auteur,
qui s’en sert comme une vivante illustration de la fragilité
des frontières entre la réalité et la fiction
; l’exploration du thème est fine et perverse tout
à la fois car peu à peu, un sentiment d’irréalité
envahit le lecteur, comme s’il assistait au démantèlement
du monde réel et au brouillage systématique des repères
identitaires, tant et si bien qu'il en vient à douter de
sa propre substance...
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Abel
(mais ne s’appelle-t-il pas plutôt Cyril ?), son
employeur, lui demande aussi de jouer la comédie pour
lui et, de plus en plus souvent, elle endosse le rôle
de sa fiancée enceinte, le rejoignant dans son grand
appartement ; elle s’interroge pourtant, car quand son
«fiancé» lui présente sa véritable
sœur (la ressemblance physique est frappante), la jeune
actrice croit comprendre que ce n’est plus un jeu, qu’Abel/Cyril
est véritablement tombé amoureux d’elle.
La comédie qu’elle jouait jusqu’alors devient
réalité et cette inversion des pôles perturbe
violemment les données. Ces dérèglements
s’accompagnent aussi des symptômes agoraphobiques
d’Abel, qui n’est pas sorti de chez lui depuis des
années (on pense à l’excellent film du cinéaste
belge Pierre-Paul Renders, Thomas est amoureux),
incapable d’affronter la réalité du monde
extérieur. |
On l’aura
compris, ce petit marivaudage malsain et ces mises en abîme
successives sont de légères leçons de comédie,
presque satiriques, et composent une exploration méticuleuse
et habile du jeu dramatique, de son incidence sur le réel
(l'auteur est aussi comédien, metteur en scène et
professeur d'art dramatique...), de l’interpénétration
de mondes parallèles, indissociables, et des dangers à
vouloir traverser des frontières impalpables et virtuelles
et pourtant existantes… Un roman qui, sous couvert de divertissement,
déclenche le vertige et confond théâtre et vie
réelle jusqu'au point de faire des deux un mirage.
Blandine
Longre
(janvier 2004)

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