Lettres à Marie Moulhoud
L'Ecole des loisirs, 2005
collection neuf
à partir de 9 ans

 

 

L’amie retrouvée

C’est sous un jour nouveau que l'on retrouve Jeanne, la «sale gosse» qui livrait ses Mémoires, en lisant maintenant les lettres qu'elle écrivait, petite fille, à une amie imaginaire dont elle parlait en ces termes : « c'est à cette période, histoire de fuir l'isolement, que j'ai commencé à écrire à Marie-Moulhoud. Je l'avais rencontrée dans un livre, elle avait des couettes toutes blondes qui sautaient en l'air. (...) J'ai commencé par lui parler dans ma tête. Comme je ne savais pas trop comment faire sa connaissance, j'ai décidé de lui écrire les lettres. (…) ça me faisait du bien de lui dire tout ce que j'avais sur le coeur, la brutalité du monde, et mes parents qui se prenaient pour un moule à gaufres. » (Mémoires d’une sale gosse, 2004).

Jeanne est une petite fille pleine d'imagination mais qui, déjà, a bien du mal à s’accorder au monde étriqué de ses parents, dont la vie est si monocorde et les valeurs si pétries de clichés. Heureusement, il y a son petit frère Tristan et sa mémé (« une vieille sorcière » d'après la mère de Jeanne) dont l'excentricité salutaire et le bon sens permettent à la petite de mieux supporter l'imbécile tyrannie parentale ; cette grand-mère ne mâche pas ses mots, elle a un avis sur tout, qui généralement diffère de celui des parents de Jeanne - sur les balivernes véhiculées par les contes de fées (« tu sais, ma petite chérie, le prince charmant, il est souvent casse-bonbons, pour rester poli ! Tout ça, c'est des histoires qu'on invente pour les petites filles. Ne me demande pas pourquoi on s'acharne à vouloir faire de nous des cruches, mais en tout cas ce n'est pas une fatalité.") ou par la religion (« mémé, elle, dit qu'il n'existe pas et que tout ça, c'est pour faire peur aux gens et en faire des esclaves. »). La fillette a hérité du franc-parler de sa grand-mère et dans ses lettres à Marie Moulhoud, elle peut s’épancher sans craindre de représailles ; comme lorsque son père se montre particulièrement stupide (« regarde, une bagnole comme ça, c'est beau comme une femme ! »... Remarque qui la fait bondir : « je trouve que ce ne sont pas des choses à dire à son petit garçon si l'on veut éviter qu'il ne devienne un abruti. ») ou que sa mère est faussement choquée par certains propos de la grand-mère ; de même lorsque ses parents s'offusquent devant ce qu'elle considère comme de véritables trésors (Barnabé, un vieux tapis volant qu'elle tente d'apprivoiser et un bâton très sale qui fait office de baguette magique…).
Puis, au fur et à mesure qu'elle grandit et qu'elle apprend à se connaître, à se sentir plus sûre d'elle, à surmonter ses tristesses, Jeanne a de moins en moins besoin de son amie inventée et c’est lentement qu'elle s'en éloigne ; un adieu émouvant qui laisse cependant la place à d'autres espoirs, à d’autres histoires à venir…

D'un roman à l'autre, au travers de personnages (Jeanne, Marie-Moulhoud, Balthazar et son araignée Wanda…) qui se rencontrent, se répondent et se font écho, Cédric Erard construit peu à peu un monde fictif unique, et met en place une vision de l'enfance complexe, loin de l'angélisme et de l'innocence auxquels on veut parfois nous faire croire ; sans renier le rêve et l’ampleur de l'imaginaire enfantin, tout en conservant quelque pans d’innocence joliment naïfs, l'auteur montre aussi, avec justesse et sensibilité, combien ce temps n’est pas exempt de souffrances, voire de noire lucidité. C’est avec plaisir que l’on découvre un nouveau pan d’une existence à laquelle le lecteur s'est attaché, à travers le portrait encore une fois autobiographique d’une Jeanne qui ne connaît pas encore la colère.

B. Longre
(juin 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Les idées noires de Balthazar Mouche de l'école des loisirs, 2002

J'ai pas sommeil L'Ecole des loisirs, mars 2003

Mémoires d’une sale gosse, L'Ecole des loisirs, 2004

 

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