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L’amie
retrouvée
C’est
sous un jour nouveau que l'on retrouve Jeanne, la «sale gosse»
qui livrait ses Mémoires, en lisant maintenant les
lettres qu'elle écrivait, petite fille, à une amie
imaginaire dont elle parlait en ces termes : « c'est à
cette période, histoire de fuir l'isolement, que j'ai commencé
à écrire à Marie-Moulhoud. Je l'avais rencontrée
dans un livre, elle avait des couettes toutes blondes qui sautaient
en l'air. (...) J'ai commencé par lui parler dans ma tête.
Comme je ne savais pas trop comment faire sa connaissance, j'ai
décidé de lui écrire les lettres. (…)
ça me faisait du bien de lui dire tout ce que j'avais sur
le coeur, la brutalité du monde, et mes parents qui se prenaient
pour un moule à gaufres. » (Mémoires
d’une sale gosse, 2004).
Jeanne est une
petite fille pleine d'imagination mais qui, déjà,
a bien du mal à s’accorder au monde étriqué
de ses parents, dont la vie est si monocorde et les valeurs si pétries
de clichés. Heureusement, il y a son petit frère Tristan
et sa mémé (« une vieille sorcière
» d'après la mère de Jeanne) dont l'excentricité
salutaire et le bon sens permettent à la petite de mieux
supporter l'imbécile tyrannie parentale ; cette grand-mère
ne mâche pas ses mots, elle a un avis sur tout, qui généralement
diffère de celui des parents de Jeanne - sur les balivernes
véhiculées par les contes de fées («
tu sais, ma petite chérie, le prince charmant, il est souvent
casse-bonbons, pour rester poli ! Tout ça, c'est des histoires
qu'on invente pour les petites filles. Ne me demande pas pourquoi
on s'acharne à vouloir faire de nous des cruches, mais en
tout cas ce n'est pas une fatalité.") ou par la
religion (« mémé, elle, dit qu'il n'existe
pas et que tout ça, c'est pour faire peur aux gens et en
faire des esclaves. »). La fillette a hérité
du franc-parler de sa grand-mère et dans ses lettres à
Marie Moulhoud, elle peut s’épancher sans craindre
de représailles ; comme lorsque son père se montre
particulièrement stupide (« regarde, une bagnole
comme ça, c'est beau comme une femme ! »... Remarque
qui la fait bondir : « je trouve que ce ne sont pas des
choses à dire à son petit garçon si l'on veut
éviter qu'il ne devienne un abruti. ») ou que
sa mère est faussement choquée par certains propos
de la grand-mère ; de même lorsque ses parents s'offusquent
devant ce qu'elle considère comme de véritables trésors
(Barnabé, un vieux tapis volant qu'elle tente d'apprivoiser
et un bâton très sale qui fait office de baguette magique…).
Puis, au fur et à mesure qu'elle grandit et qu'elle apprend
à se connaître, à se sentir plus sûre
d'elle, à surmonter ses tristesses, Jeanne a de moins en
moins besoin de son amie inventée et c’est lentement
qu'elle s'en éloigne ; un adieu émouvant qui laisse
cependant la place à d'autres espoirs, à d’autres
histoires à venir…
D'un roman
à l'autre, au travers de personnages (Jeanne, Marie-Moulhoud,
Balthazar et son araignée
Wanda…) qui se rencontrent, se répondent et se font
écho, Cédric Erard construit peu à peu un monde
fictif unique, et met en place une vision de l'enfance complexe,
loin de l'angélisme et de l'innocence auxquels on veut parfois
nous faire croire ; sans renier le rêve et l’ampleur
de l'imaginaire enfantin, tout en conservant quelque pans d’innocence
joliment naïfs, l'auteur montre aussi, avec justesse et sensibilité,
combien ce temps n’est pas exempt de souffrances, voire de
noire lucidité. C’est avec plaisir que l’on découvre
un nouveau pan d’une existence à laquelle le lecteur
s'est attaché, à travers le portrait encore une fois
autobiographique d’une Jeanne qui ne connaît pas encore
la colère.
B.
Longre
(juin 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Les
idées noires de Balthazar
Mouche de l'école des loisirs, 2002
J'ai
pas sommeil L'Ecole des loisirs,
mars 2003
Mémoires
d’une sale gosse, L'Ecole des loisirs, 2004
http://www.ecoledesloisirs.fr
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