Mémoires d'une sale gosse
L'Ecole des loisirs, 2004
collection Medium
à partir de 14-15 ans

 

La colère apaisée

Il n'est pas donné à tous les écrivains de s'effacer derrière un personnage et de créer une voix singulière que l'on écoutera en oubliant l'auteur... L'ironie mordante de ce troisième roman de Cédric Erard (après Les idées noires de Balthazar et J'ai pas sommeil) s'accompagne de sentiments de révolte qui touchent volontairement là où ça fait mal. La voix de Jeanne, sans complaisance, crée un malaise calculé qui épouse le propre mal-être de la jeune narratrice ; elle se pose à la fois comme une victime non consentante et comme une fine observatrice dont la lucidité donne lieu à une critique à la fois drôle et cruelle d'un monde adulte sclérosé et d'un univers scolaire et adolescent uniformisé.

En racontant son histoire tumultueuse, un parcours que d'aucuns jugeront chaotique, mais qui n'a pourtant rien de très anormal, la jeune fille retrace ses multiples révoltes et son incompréhension face à l'hypocrisie de ses parents dont, en fin de compte, le seul problème est "qu'ils n'imaginaient pas un seul instant qu'on puisse vivre autrement." Ainsi que le constate Jeanne, que la bêtifiante autosatisfaction de ses parents atterre : "notre foyer est donc un haut lieu d'expérimentation de vie géométrique, où tout porte la trace de la Vérité (...) Mes parents sont des gens parfaitement bien ordonnés et bien rangés. Rien qui dépasse, même pas le sourire." Derrière l'humour et les euphémismes (ses seules armes, et elle en a besoin !), on lit bien l'amertume et la rage ravalée de la petite fille, puis de l'adolescente, confrontée à des parents caricaturaux ("banals à pleurer") et pourtant si vraisemblables...

Elle revient ainsi sur son enfance, la naissance du petit frère ("ce petit steak haché, qui se contentait de bouffer, de brailler, de roupiller et de puer", mais dont elle se fera vite un allié), ses questions sur l'amour et la procréation ("j'allais à présent sombrer dans l'univers sombre et terrifiant de leurs tabous et de leurs inhibitions" dit-elle de ses parents, incapables de lui répondre avec simplicité), son mépris pour sa mère, qui s'obstine à vouloir faire d'elle une vraie petite fille en lui apprenant "à faire le ménage" (!) et la saine colère qui grandit en elle et qu'elle exprime d'abord en s'acharnant sur les objets qui l'entoure, dès l'âge de douze ans, puis en se transformant en "monstre muet et crasseux".

Quant à l'école, Jeanne n'y est pas mieux, vivant au collège "une sorte d'enfermement", et là encore, la salvatrice colère prend le dessus. Vient le temps des amours adolescentes, des premiers émois sexuels de ses camarades masculins, qu'elle observe à la manière d'une sociologue tout juste débarquée d'une autre planète. C'est alors qu'elle rencontre Laurence, "une fille droite et franche", qui lui fait vivre les premiers moments d'un bonheur partagé. L'homosexualité est, là encore, comme dans J'ai pas sommeil, traitée par Cédric Erard avec pudeur, mais surtout, et l'on s'en réjouit, comme un penchant naturel, fondée sur un échange de sentiments qui coule de source. Une tendance récente de la littérature jeunesse, qui s'ouvre enfin à d'autres formes d'amour et que l'on découvre aussi à travers les écrits de Thierry Lenain ou de Jérome Lambert.

Autre personnage venant à la rescousse de la narratrice, le cousin Balthazar (figure récurrente chez Cédric Erard), dont les idées noires semblent s'être estompées, et qui fait basculer le récit dans le merveilleux et l'aventure, lors de vacances inoubliables : cet épisode à part prend la forme d'une pause bienvenue, et l'on sent que le temps de l'apaisement n'est plus très loin. Pourtant, Jeanne entre à nouveau dans la réalité avec férocité : "Je m'appelle Jeanne, j'ai dix-sept ans, et je suis une sale petite conne. Titre bien mérité après une brillante carrière de sale môme." Mais cynisme et angoisses disparaissent peu à peu lorsqu'elle tombe de nouveau amoureuse...

Ces explorations en flash-back (qui se tournent enfin vers l'avenir dans la dernière partie de l'ouvrage) se déchiffrent comme des tranches de vie douloureuses, présentées de telle façon que tout sonne juste, la médiocrité parentale (certes inconsciente, mais qui frise parfois la cruauté), l'enfance vécue non pas comme un jolie conte en rose-bonbon mais comme l'âge de la souffrance et des questionnements sans réponses, les métamorphoses successives de la jeune fille, à travers ses tentatives plus ou moins réussies pour trouver sa place et s'imposer telle quel est, en tant que personne à part entière et non pas comme la fille de quelqu'un. L'adolescence, moment de tous les possibles, est habilement recréée, à travers un personnage attachant pour lequel on éprouve une empathie rare : une réussite en tous points, tant au niveau de l'enchaînement narratif que du point de vue de la langue, qui jongle entre poésie et trivialité, des extrêmes qui traduisent l'intrinsèque ambivalence de cet entre-deux existentiel.

B. Longre
(décembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Lettres à Marie Moulhoud L'Ecole des loisirs, 2005

J'ai pas sommeil L'Ecole des loisirs, mars 2003

http://www.ecoledesloisirs.fr