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La
colère apaisée
Il n'est pas
donné à tous les écrivains de s'effacer derrière
un personnage et de créer une voix singulière que
l'on écoutera en oubliant l'auteur... L'ironie mordante de
ce troisième roman de Cédric Erard (après Les
idées noires de Balthazar et
J'ai pas sommeil) s'accompagne
de sentiments de révolte qui touchent volontairement là
où ça fait mal. La voix de Jeanne, sans complaisance,
crée un malaise calculé qui épouse le propre
mal-être de la jeune narratrice ; elle se pose à la
fois comme une victime non consentante et comme une fine observatrice
dont la lucidité donne lieu à une critique à
la fois drôle et cruelle d'un monde adulte sclérosé
et d'un univers scolaire et adolescent uniformisé.
En racontant son histoire tumultueuse, un parcours que d'aucuns
jugeront chaotique, mais qui n'a pourtant rien de très anormal,
la jeune fille retrace ses multiples révoltes et son incompréhension
face à l'hypocrisie de ses parents dont, en fin de compte,
le seul problème est "qu'ils n'imaginaient pas un
seul instant qu'on puisse vivre autrement." Ainsi que
le constate Jeanne, que la bêtifiante autosatisfaction de
ses parents atterre : "notre foyer est donc un haut lieu
d'expérimentation de vie géométrique, où
tout porte la trace de la Vérité (...) Mes parents
sont des gens parfaitement bien ordonnés et bien rangés.
Rien qui dépasse, même pas le sourire." Derrière
l'humour et les euphémismes (ses seules armes, et elle en
a besoin !), on lit bien l'amertume et la rage ravalée de
la petite fille, puis de l'adolescente, confrontée à
des parents caricaturaux ("banals à pleurer")
et pourtant si vraisemblables...
Elle revient ainsi sur son enfance, la naissance du petit frère
("ce petit steak haché, qui se contentait de bouffer,
de brailler, de roupiller et de puer", mais dont elle
se fera vite un allié), ses questions sur l'amour et la procréation
("j'allais à présent sombrer dans l'univers
sombre et terrifiant de leurs tabous et de leurs inhibitions"
dit-elle de ses parents, incapables de lui répondre avec
simplicité), son mépris pour sa mère, qui s'obstine
à vouloir faire d'elle une vraie petite fille en lui apprenant
"à faire le ménage" (!) et la saine
colère qui grandit en elle et qu'elle exprime d'abord en
s'acharnant sur les objets qui l'entoure, dès l'âge
de douze ans, puis en se transformant en "monstre muet
et crasseux".
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Quant
à l'école, Jeanne n'y est pas mieux, vivant au
collège "une sorte d'enfermement",
et là encore, la salvatrice colère prend le dessus.
Vient le temps des amours adolescentes, des premiers émois
sexuels de ses camarades masculins, qu'elle observe à
la manière d'une sociologue tout juste débarquée
d'une autre planète. C'est alors qu'elle rencontre Laurence,
"une fille droite et franche", qui lui fait
vivre les premiers moments d'un bonheur partagé. L'homosexualité
est, là encore, comme dans J'ai
pas sommeil, traitée par Cédric
Erard avec pudeur, mais surtout, et l'on s'en réjouit,
comme un penchant naturel, fondée sur un échange
de sentiments qui coule de source. Une tendance récente
de la littérature jeunesse, qui s'ouvre enfin à
d'autres formes d'amour et que l'on découvre aussi à
travers les écrits de Thierry
Lenain ou de Jérome Lambert. |
Autre personnage
venant à la rescousse de la narratrice, le cousin Balthazar
(figure récurrente chez Cédric Erard), dont les idées
noires semblent s'être estompées, et qui fait basculer
le récit dans le merveilleux et l'aventure, lors de vacances
inoubliables : cet épisode à part prend la forme d'une
pause bienvenue, et l'on sent que le temps de l'apaisement n'est
plus très loin. Pourtant, Jeanne entre à nouveau dans
la réalité avec férocité : "Je
m'appelle Jeanne, j'ai dix-sept ans, et je suis une sale petite
conne. Titre bien mérité après une brillante
carrière de sale môme." Mais cynisme et angoisses
disparaissent peu à peu lorsqu'elle tombe de nouveau amoureuse...
Ces explorations en flash-back (qui se tournent enfin vers l'avenir
dans la dernière partie de l'ouvrage) se déchiffrent
comme des tranches de vie douloureuses, présentées
de telle façon que tout sonne juste, la médiocrité
parentale (certes inconsciente, mais qui frise parfois la cruauté),
l'enfance vécue non pas comme un jolie conte en rose-bonbon
mais comme l'âge de la souffrance et des questionnements sans
réponses, les métamorphoses successives de la jeune
fille, à travers ses tentatives plus ou moins réussies
pour trouver sa place et s'imposer telle quel est, en tant que personne
à part entière et non pas comme la fille de quelqu'un.
L'adolescence, moment de tous les possibles, est habilement recréée,
à travers un personnage attachant pour lequel on éprouve
une empathie rare : une réussite en tous points, tant au
niveau de l'enchaînement narratif que du point de vue de la
langue, qui jongle entre poésie et trivialité, des
extrêmes qui traduisent l'intrinsèque ambivalence de
cet entre-deux existentiel.
B.
Longre
(décembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Lettres
à Marie Moulhoud
L'Ecole des loisirs, 2005
J'ai
pas sommeil L'Ecole des loisirs,
mars 2003
http://www.ecoledesloisirs.fr
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