|
«
Comment m'entendez-vous ? Je parle de si loin...»
(René
Char)
Balthazar a
tout juste 17 ans et c'est son univers intérieur que nous
découvrons par le biais de ses propres mots ; un univers
qui n'en finit pas de s'étioler, d'abord au bord de la mer,
en vacances chez sa tante ; il y a là sa cousine Jeanne,
avec qui il est très complice, et le petit copain de cette
dernière, Valentin, un garçon un peu ennuyeux, "poseur"
et trop à l'aise à son goût ; Balthazar, lui,
n'avoue sa peur des autres qu'à lui-même et se sent
perpétuellement en marge ; tout en s'efforçant de
faire "comme si", de prétendre que derrière
ses airs de grand solitaire, cultivés avec soin ("avoir
l'air lointain"), se dissimule un certain détachement,
il connaît cependant ses angoisses par coeur, même s'il
ne peut toujours les formuler. En dépit de la saison et du
soleil, qui donne habituellement du relief aux choses, il flotte
dans une sorte de rêve éveillé. Même chose
lors du retour sur Paris alors qu'il hésite à appeler
et revoir sa petite amie, Laure : son mal-être est palpable,
instillé au plus profond du texte, en particulier lorsque
la narration devient plus abrupte et se résume à quelques
courtes phrases posées çà et là entre
deux épisodes ("La vie ressemble à une succession
un peu brumeuse de jours indolores"), à la façon
de maximes poétiques, des mots qui l'empêchent de sombrer
: "je traquais les mots qui me donneraient quelques parcelles
d'infini" écrit-il à propos de l'ouvrage
qui ne le quitte pas, Fureur et Mystère de René
Char.
N'hésitons
pas à parler d'existentialisme ici, car J'ai
pas sommeil résonne comme une confession douce-amère
teintée d'une lucidité surprenante et d'un désespoir
inhérent à la condition humaine. On y retrouve la
noirceur et la mélancolie du premier roman de Cédric
Erard, Les idées noires
de Balthazar (l'histoire
d'un petit garçon solitaire qui trouve refuge auprès
de son araignée) ; est-ce un hasard si le jeune narrateur
de ce deuxième roman s'appelle lui aussi Balthazar ? Dans
les deux ouvrages, c'est un combat contre une angoisse absolue et
souvent indéfinissable que mènent les deux protagonistes,
à quelques années d'écart ; Balthazar ploie
sous le fardeau de ses craintes auxquelles s'ajoutent celles que
son père projette (un père qui inlassablement, lui
demande "Concrètement, ton avenir, tu l'imagines
comment ?" lors de discussions "entre hommes",
qui accablent le jeune homme). Quand on lit J'ai pas
sommeil, on ne peut s'empêcher de penser aussi,
tout naturellement, au roman de Jérôme Lambert,
Tous les garçons et les filles,
paru récemment dans la même collection ; car là
encore se dessine un parcours d'apprentissage, une quête de
"cet obscur objet du désir", et la découverte,
par un adolescent en retrait, d'une homosexualité latente
qui ne demande qu'à se faire accepter et à s'épanouir,
même maladroitement, avec toute l'innocence et la sincérité
que confère l'âge.
Au-delà du thème de la différence, ce roman
(c'était aussi le cas du premier roman de Cédric Erard)
possède une qualité non négligeable : en allant
à l'encontre des idées reçues et autres images
d'Epinal de l'enfance vue comme un temps béni et insouciant,
l'auteur affirme l'idée qu'il est des jeunes, comme Balthazar,
qui connaissent des angoisses "existentielles" (même
si le terme peut sembler galvaudé...) et que même à
dix-sept ans, il est déjà possible d'être éprouvé
par la vie et le monde, d'avoir conscience de son impuissance, et
d'ouvrir les yeux chaque matin "avec la peur au ventre".
Si le roman s'achève sur une note moins pessimiste (la dernière
partie racontant la rencontre salvatrice avec un autre lycéen
de son âge, Thomas), de la même façon que Les
idées noires de Balthazar doit être
conseillé à de jeunes lecteurs aguerris,
J'ai pas sommeil nécessite, pour être
compris et apprécié à sa juste valeur, un minimum
de recul et de maturité.
B.Longre
(mars 2003)

Lettres
à Marie Moulhoud
L'Ecole des loisirs, 2005
Mémoires
d’une sale gosse, L'Ecole des loisirs, 2004
http://www.ecoledesloisirs.fr
|