J'ai pas sommeil
L'Ecole des loisirs, mars 2003
collection Medium
à partir de 14-15 ans

 

 

« Comment m'entendez-vous ? Je parle de si loin...»
(René Char)

Balthazar a tout juste 17 ans et c'est son univers intérieur que nous découvrons par le biais de ses propres mots ; un univers qui n'en finit pas de s'étioler, d'abord au bord de la mer, en vacances chez sa tante ; il y a là sa cousine Jeanne, avec qui il est très complice, et le petit copain de cette dernière, Valentin, un garçon un peu ennuyeux, "poseur" et trop à l'aise à son goût ; Balthazar, lui, n'avoue sa peur des autres qu'à lui-même et se sent perpétuellement en marge ; tout en s'efforçant de faire "comme si", de prétendre que derrière ses airs de grand solitaire, cultivés avec soin ("avoir l'air lointain"), se dissimule un certain détachement, il connaît cependant ses angoisses par coeur, même s'il ne peut toujours les formuler. En dépit de la saison et du soleil, qui donne habituellement du relief aux choses, il flotte dans une sorte de rêve éveillé. Même chose lors du retour sur Paris alors qu'il hésite à appeler et revoir sa petite amie, Laure : son mal-être est palpable, instillé au plus profond du texte, en particulier lorsque la narration devient plus abrupte et se résume à quelques courtes phrases posées çà et là entre deux épisodes ("La vie ressemble à une succession un peu brumeuse de jours indolores"), à la façon de maximes poétiques, des mots qui l'empêchent de sombrer : "je traquais les mots qui me donneraient quelques parcelles d'infini" écrit-il à propos de l'ouvrage qui ne le quitte pas, Fureur et Mystère de René Char.

N'hésitons pas à parler d'existentialisme ici, car J'ai pas sommeil résonne comme une confession douce-amère teintée d'une lucidité surprenante et d'un désespoir inhérent à la condition humaine. On y retrouve la noirceur et la mélancolie du premier roman de Cédric Erard, Les idées noires de Balthazar (l'histoire d'un petit garçon solitaire qui trouve refuge auprès de son araignée) ; est-ce un hasard si le jeune narrateur de ce deuxième roman s'appelle lui aussi Balthazar ? Dans les deux ouvrages, c'est un combat contre une angoisse absolue et souvent indéfinissable que mènent les deux protagonistes, à quelques années d'écart ; Balthazar ploie sous le fardeau de ses craintes auxquelles s'ajoutent celles que son père projette (un père qui inlassablement, lui demande "Concrètement, ton avenir, tu l'imagines comment ?" lors de discussions "entre hommes", qui accablent le jeune homme). Quand on lit J'ai pas sommeil, on ne peut s'empêcher de penser aussi, tout naturellement, au roman de Jérôme Lambert, Tous les garçons et les filles, paru récemment dans la même collection ; car là encore se dessine un parcours d'apprentissage, une quête de "cet obscur objet du désir", et la découverte, par un adolescent en retrait, d'une homosexualité latente qui ne demande qu'à se faire accepter et à s'épanouir, même maladroitement, avec toute l'innocence et la sincérité que confère l'âge.

Au-delà du thème de la différence, ce roman (c'était aussi le cas du premier roman de Cédric Erard) possède une qualité non négligeable : en allant à l'encontre des idées reçues et autres images d'Epinal de l'enfance vue comme un temps béni et insouciant, l'auteur affirme l'idée qu'il est des jeunes, comme Balthazar, qui connaissent des angoisses "existentielles" (même si le terme peut sembler galvaudé...) et que même à dix-sept ans, il est déjà possible d'être éprouvé par la vie et le monde, d'avoir conscience de son impuissance, et d'ouvrir les yeux chaque matin "avec la peur au ventre". Si le roman s'achève sur une note moins pessimiste (la dernière partie racontant la rencontre salvatrice avec un autre lycéen de son âge, Thomas), de la même façon que Les idées noires de Balthazar doit être conseillé à de jeunes lecteurs aguerris, J'ai pas sommeil nécessite, pour être compris et apprécié à sa juste valeur, un minimum de recul et de maturité.

B.Longre
(mars 2003)

Lettres à Marie Moulhoud L'Ecole des loisirs, 2005

Mémoires d’une sale gosse, L'Ecole des loisirs, 2004

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